Le film cannibale – Entre réactualisation et continuité

Dans les années 70 apparaissait pour la première fois un tout nouveau genre de films : le film cannibale. Né en Italie, il se propage rapidement et on peut désormais dire « qui n’a jamais vu un film de cannibales ?». Retour sur un genre, entre réactualisation et hommage.

À sa naissance, le film cannibale est un genre considéré comme scandaleux et est vivement attaqué par les critiques. Des critiques qui ne vont cependant pas freiner la montée du phénomène du cannibal movie

Le film cannibale, pur produit du cinéma bis

Mêlant films érotiques et films gores de manière très récurrente, le film de cannibales est devenu très rapidement un genre phare du cinéma bis. À l’origine en effet, les cannibal movies ont de très petits budgets. En résulte des effets spéciaux bien gores qui, s’ils ne sont pas toujours très réalistes, auront au moins le mérite de vous dégoûter. Certaines scènes, elles, sont bien réelles. On peut ainsi citer la scène mythique de la tortue dans Cannibal Holocaust, qui aura marqué des générations entières de cinéphiles.

Cannibal Holocaust, Adieu Franklin – ©F.D. Cinematografica

 

C’est aussi là l’un des aspects scandaleux des films cannibales à l’époque. Dans le cas de Cannibal Holocaust, l’équipe de tournage avait certifié ces scènes violentes de mise à mort d’animaux comme « sans trucages ». De forts soupçons allant au-delà de la mise à mort animale pesaient alors sur ce film, considéré par beaucoup à l’époque comme un snuff-movie.

Cannibal Holocaust, soupçon de snuff-movie – ©F.D. Cinematografica

 

De par son aspect scandaleux et ses faibles moyens de production, le cannibal movie est un des grands genres du cinéma bis. Le cinéma bis a certes de nombreux amateurs de nos jours mais à l’époque le tournage de films à faibles moyens était vu par les spécialistes du cinéma comme une honte pour le 7e art. Un sous genre scandaleux donc, au sein d’un genre cinématographique scandaleux.

L’autre, ce sauvage

Dès ses débuts, le film cannibale se révèle être un sous-genre cinématographique bien codé. Du sang, des nichons et une tribu d’indigènes. C’est ce modèle que reprendront grand nombre de films de cannibales plus ou moins nanardesques allant de Cannibal Holocaust à Terreur Cannibale, en passant par le très light La montagne du dieu cannibale. Une recette miracle qui aurait pour vocation d’appâter un public toujours plus large : de l’amateur de gore à l’amateur de seins nus. Mais l’ingrédient principal de ce plat délicieux qu’est le cannibal movie semble être à l’époque la présence de l’Autre comme objet de répulsion. L’Autre, ce membre d’une tribu sauvage.

Tribu indigène ou hommes des cavernes, La montagne du dieu cannibale – ©DaniaFilm

 

Le film cannibale illustre donc la volonté de créer la peur chez le spectateur par la différence ethnique. Une peur entrainant rejet de l’autre et sentiment que l’horreur se trouve ailleurs : dans l’inconnu, dans un mode de vie et des traditions différentes des nôtres. Un pitch de départ en cohésion avec les recherches menées par de grands anthropologues à l’époque. Par la suite, le genre va progressivement être appelé à se moderniser pour survivre, et être cannibale ne sera plus l’apanage des antagonistes.

L’intériorisation de l’horreur cannibale

Progressivement le cannibal movie va devoir se réadapter aux problèmes que nos sociétés traversent. Avec Nouvelle cuisine, film Hong-kongais sorti en 2004, c’est par exemple la question de la longévité et du refus de vieillir qui est abordée par Fruit Chan. Une nouvelle interprétation du cannibalisme qui prend cette fois-ci source dans nos sociétés dites modernes.

Le cannibalisme façon ravioles, Nouvelle cuisine – ©PanEuropéenneEdition

 

Plus récemment on peut citer le très bon Grave, sortie en 2017, qui va encore plus loin dans l’intériorisation de l’horreur cannibale. Un film qui parle d’une jeune fille végétarienne depuis l’enfance qui devient cannibale sans être trop capable de se l’expliquer. De quoi créer de l’empathie chez le spectateur qui essaye lui aussi de s’expliquer l’irrationnel. Comme si l’on était à la place de Justine, on cherche à comprendre le phénomène de l’anthropophagie. Lentement, on intériorise une horreur qui nous dépasse.

L’horreur involontaire

Apparaît en parallèle à cette intériorisation du phénomène anthropophagique un nouveau type de films cannibales. Des films où l’anthropophagie devient involontaire. Qu’elle résulte d’un complot à grande échelle avec Soleil Vert en 1973 ou qu’elle réponde aux besoins personnels de personnages à l’état psychologique douteux avec Delicatessen ou encore Les bouchers verts, l’horreur devient à l’occasion involontaire pour les mangeurs de chair humaine.

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Delicatessen – ©UGC

 

On passe donc de films très codés ou le cannibalisme est un véritable rite à des films où le cannibalisme est involontaire et repose sur l’unique besoin de s’enrichir comme c’est le cas dans Les bouchers verts. Une critique acerbe de la société de consommation dans laquelle nous vivons et qui, nous faisant perdre de notre humanité nous appelle à amasser toujours plus de deniers.

On constate donc une véritable volonté de modernisation du thème du cannibalisme au cinéma. Le cannibalisme n’est plus l’élément central et vendeur que l’on affiche dans le titre de son film mais devient un simple élément horrifique permettant de critiquer des sociétés en perpétuel mouvement. À l’image de nos sociétés changeantes, le film cannibale change lui aussi, passant d’une horreur qui nous est inconnue à une horreur que l’on essaie de comprendre et de se figurer. L’horreur devient imaginable dans nos propres sociétés, qu’elle soit volontaire ou que l’on consomme de l’être humain sans le savoir. Vous pourriez vous demander, que fait-on de Green Inferno, sorti en 2013 et qui reprend pourtant le thème très classique de la tribu indigène ? L’attachement au cannibal movie des débuts reste fort pour les amateurs de cinéma bis et l’hommage aux films cultes ayant fait connaître le genre n’est jamais bien loin…

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