« Wonder Wheel » - Woody Allen, tout en couleurs - Maze Magazine

« Wonder Wheel » – Woody Allen, tout en couleurs

Drôle et triste, coloré et terne, poétique et dramatique, entraînant et dépressif, illusoire et désillusoire, Wonder Wheel, le nouveau film de Woody Allen, a tout l’air d’être singulier. Et pourtant, on se sent bien en compagnie de l’auteur, qui signe là un très beau film autant virtuose que réaliste.

Dans les années 1950, à Coney Island, un drame familial se joue. Carolina se réfugie chez son père, Humpty avec qui elle est fâchée, pour échapper à des gangsters. Humpty doit gérer son argent, son beau-fils pyromane mais surtout sa femme dépressive, Ginny. Cette dernière, voulait faire du théâtre mais se retrouve serveuse et ne supporte pas son mariage. Et enfin, Mickey, séducteur romantique mais surtout narrateur omniscient du film, entretien une relation cachée avec Ginny.

Une ambiance qui a du sens

Ce qui frappe avant tout, c’est l’ambiance d’époque installée par Woody Allen. Tout d’abord grâce aux couleurs vives voire saturées. Des couleurs qui sont d’ailleurs significatives : elles sont centrées sur les personnages ou les arrière-plans pour dégager une émotion précise. Du rouge au bleu, du jaune au gris, du bleu au vert, la couleur d’un plan change autant que les sentiments des personnages. Elle les accompagne, les fait parler ou les enferme. Pendant deux ou trois secondes, tout devient terne, pour repartir de plus belle, tout en musique.

Une musique d’époque d’ailleurs très importante puisque qu’elle contribue au charme du quartier de Coney Island, un quartier devenu parc d’attraction. On voit des manèges, des stands, des jeux de tirs, des restaurants, mais aussi et surtout la grande roue, la “Wonder Wheel”, surplombant la foule. Ce tout générant une activité bruyante, on se retrouve comme Ginny, qui répète sans cesse qu’elle a mal à la tête.

La ville est finalement le reflet de ses personnages : elle est superficielle, alterne entre calme et surdose de joie, et, en quelque sorte, se ment à elle-même. Tour à tour on a envie de danser et de se laisser entraîner, puis on est pris de tristesse quand on voit l’envers du décor.

Un quartier en activité permanente © Amazon Studios

 

Une mise en scène (ré)inventée

Tout cela est évidemment magnifié par la caméra de Woody Allen qui, s’il n’a plus rien à prouver, nous montre qu’il se réinvente sans cesse. Plutôt que de faire des champs/contre-champs, il préfère mettre deux personnes ensemble, pour mieux apprécier celui qui parle, en même temps que celui qui écoute. Plutôt que de s’appuyer sur son très bel éclairage, il préfère centrer ses personnages au milieu du cadre afin de mieux les faire ressortir. Et plutôt que de se reposer sur le cadrage en gros plan d’un seul personnage, il fait toujours tout bouger : une teinte sur un visage, les figurants en arrière-plan ou un reflet de lumière sur le côté.

© Amazon Studios

 

Des personnages pris par leurs chimères

Au premier abord,  Wonder Wheel est un film plutôt joyeux : c’est l’été, les gens vont à la plage, rigolent, lisent ou vont au cinéma, et fête leur anniversaire. Mais cela serait mal connaître le réalisateur qui, cyniquement, fait toujours tout retomber sur ses personnages.

Ginny est une éternelle “lunatique”, comme lui dit son mari qui rêve toujours autant de remonter sur les planches. Mickey lui propose monts et merveilles mais elle doit attendre. Alors elle est condamnée à se morfondre, entre un fils ingérable, un mari émotif et alcoolique, et comble du comble, sa belle-fille encombrante qui fait les yeux doux à son amant. Aussi, elle a fait une erreur pendant son premier mariage et cela vient toujours la rattraper : son fils le lui rappelle sans cesse et Humpty n’entend ni ses désirs ni sa dépression. Car elle coincée entre les gens et les bruits, tout cela à cause de son passé.

Ce passé, il rattrape aussi Carolina, physiquement (les gangsters sont à deux doigts de la tuer) comme moralement (elle est prête à tomber amoureuse du premier séducteur venu). Elle n’apprend donc pas de ses erreurs, et cela est de même pour tous les autres personnages. Humptey s’était juré de ne pas pardonner sa fille mais redevient papa-poule et casse la tirelire pour elle. Lui non plus, ne surmonte pas son précédent mariage, sa femme étant morte. Quant au fils de Ginny, Richie, il est en échec scolaire, ne retrouve pas de figure paternelle, vole de l’argent et adore faire brûler diverses choses. Mais surtout, il lui est reproché de passer trop de temps au cinéma, au détriment de l’école. Serait-ce là une incarnation du réalisateur ?

© Amazon Studios

 

L’importance du théâtre

Même s’ils ne sont pas l’enjeu principal, on remarque que certains thèmes sont présents tout au long du film. On pense à la pluie, au mensonge ou aux passes-temps futiles.

Le théâtre est un de ces thèmes récurrents. Mickey en est un ardent passionné qui y connaît tout sur tout et Ginny se complaît dans les robes et bijoux qui ont fait son succès d’antan. Les interprétations des acteurs  en font aussi partie, surtout quand on voit Humptey réagir de façon disproportionnée, écartant les bras ou se prenant la tête dans les mains. De même, Justin Timberlake, interprétant Mickey, prend un malin plaisir à casser le quatrième mur, de façon désinvolte, comme si c’était lui le dramaturge de ce récit inhabituel que l’on a sous les yeux. Dans ce film, ce sont plus les gestes que les regards qui parlent, les placements et déplacements rappelant la Commedia dell’arte.

Une prestation burlesque, proche du théâtre italien © Amazon Studios

 

Cependant, tout ce jeu pourra dérouter le spectateur, surtout quand les dialogues de Woody Allen se complaisent dans le monologue. Quand on sait que le cinéma est d’abord un art de l’image, le réalisateur semble faire fausse route.

Toujours est-il que Wonder Wheel est un film sans prétention, au contraire, peut-être, d’autres œuvres de Woody Allen. Wonder Wheel fera autant aimer que détester la vie, cette étrange pièce de théâtre, aussi morne qu’absurde.

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