« Oh Lucy! » – Si tu savais

C’est un projet assez perturbant au départ, Oh Lucy!, film d’Atsuko Hirayanagi, sorti le 31 janvier.

Film réalisé par une japonaise qui a étudié aux Etats-Unis, il se trouve ainsi tiraillé entre des influences diverses : le road-movie à l’américaine, l’opposition culturelle entre la bienséance japonaise et l’américanisme communicatif. Mais au final, est-ce que ça valait le coup de passer du court-métrage au long-métrage ?

S’échapper du quotidien, devenir quelqu’un d’autre

Setsuko est une quadra étrangère à sa propre vie. Son travail est ennuyeux, sa ville grisâtre, son appartement une déchetterie. Bref, rien à sauver. Rien, jusqu’au jour où elle est contrainte par sa nièce de suivre des cours d’anglais dans une école assez particulière. Elle y tombe amoureuse de son professeur, John, qui finit par repartir en Amérique… Cette vie oppressante et cruelle (un homme se suicide dans le métro durant la première séquence du film !) trouve alors une échappatoire : apprendre une nouvelle langue, et plus encore, devenir quelqu’un d’autre.

On lui demande de mettre une perruque blonde platine ridicule, de répondre au prénom « Lucy », de faire un câlin à un autre étudiant (« Tom », incarné par l’immense Kôji Yakusho, ancien comparse de Kiyoshi Kurosawa). Bref, ici, l’acquisition de cette nouvelle façon de communiquer se mêle à une nouvelle manière de penser : exprimer de manière plus forte, s’ouvrir à l’autre, avoir l’air « détendu » comme un américain. C’est le langage qui nous limite : notre pensée est informée par une structure linguistique. Oh Lucy! est un film sur ça ! Le personnage de Josh Hartnett (acteur de seconde zone qui s’offre ici un rôle formidable de drôlerie et de fraîcheur) devient le moyen de vivre autre chose pour Lucy. Mais lorsqu’il rentre soudainement aux États-Unis, tout change… Et elle décide d’y aller aussi.

Oh Lucy! © – Distribution : Nour Films

 

Oh Lucy, en fait, littéralement lost in translation

C’est là qu’il nous faut prendre deux minutes pour raconter la genèse du film. Au départ, la réalisatrice Atsuko Hirayanagi avait réalisé un court-métrage, Oh Lucy!, qui s’arrêtait justement au moment où Setsuko-Lucy part aux États-Unis. Premier long-métrage sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, Atsuko Hirayanagi reprend ainsi le point de départ de son court-métrage pour l’étirer en un long, qui prend à partir d’ici des allures de road-trip comico-tragique. En effet, la réalisatrice jongle entre un ton assez léger, des séquences très amusantes avec ses personnages haut en couleurs, et des choses plus difficiles. Les derniers moment de la partie aux États-Unis en souffre par exemple : ce mélange perd un peu la force du film, qui aurait dû trancher entre ces deux tons difficilement compatibles.

Malgré cela, on ne peut nier que cette figure de Setsuko est remarquable, sorte de femme de tous les possibles. Le personnage de sa sœur, détestable, est hilarant. Les deux, de manière consciente ou non, jalousent la jeunesse et la beauté de cette nièce qui, elle, part aux États-Unis aussi. Comme si, finalement, tout était possible pour cette nouvelle génération enviée.

C’est un film qui raconte comment cette femme arrive à sortir des limites de la convenance sociale. Comment elle arrive à avouer – de rage – à une ancienne collègue que tout le monde autour d’elle était hypocrite. C’est un cri rageur, en fait, pour le changement. Ce changement, il passe par cette échange culturel, cette reconstruction par la rencontre avec l’autre. « Tom » apprend l’anglais suite à la mort de sa femme, chose qu’il avoue bien volontiers, sans une larme. Et ce professeur d’anglais, c’est une figure de rencontre entre un rêve de jeunesse et un rêve de changement : changer de peau, changer de personnalité, être quelqu’un d’autre. Lucy sauve Setsuko, c’est la morale de ce joli petit film qu’on vous recommande chaudement.