Trente ans d’histoire américaine vue par l’œil sensible et méticuleux de Garry Winogrand

Jusqu’au 8 février, le Jeu de Paume consacre une rétrospective au photographe américain Garry Winogrand. Plus qu’un simple témoignage sur les Etats-Unis dans une période fondamentale de son histoire, le photographe livre des photos à la fois étranges, complexes, teintées successivement d’ironie ou de désespoir sur les transformations de son pays.

La promesse de l’aube

La première section de l’exposition présente les photos prises à New York pendant les années 1950-1970. Alors que la population craint de retomber dans la Grande Dépression, c’est une économie prospère qui s’annonce. Le temps est à l’insouciance, au bonheur simple. Winogrand photographie cet espoir, ce bonheur qui remplit les coupes de champagne. A Manhattan, il immortalise les couples qui flânent et les jupes qui s’envolent. Sans faire de distinction sur le sujet, Winogrand photographie tout : une fête nationale, des boxeurs, les visiteurs du zoo, les couples, des manifestants. En mettant l’accent sur un détail, une bizarrerie, le quotidien se colore d’une étrangeté inexplicable. Avec finesse, ses photos de femmes sont empreintes d’érotisme. Mais un érotisme prude, qui admire à juste distance ces magnifiques et coquettes créatures. New York est pour lui une gigantesque scène, dont il ne fait que retranscrire le spectacle du quotidien.

Le bonheur rattrapé par la menace d’une nouvelle guerre

La deuxième salle présente des clichés de la même période mais pris ailleurs qu’à New York. Dès le milieu des années 50, il commence à voyager dans les Etats-Unis. Alors photographe pour la presse, il décide d’arrêter cette activité professionnelle qui détourne la photographie de son but premier, et de ne photographier plus que « pour lui-même ».

©Garry Winogrand
New York, vers 1950 ©Garry Winogrand

Dans les années 1970, le regard de cet observateur se transforme. Il est encore enthousiaste lorsqu’il photographie les cow-boys de Dallas, ces personnages qui cristallisent l’image du rêve américain et de la conquête. Mais le regard s’assombrit bientôt, car la conquête est bel et bien finie, et la guerre du Vietnam réduit les promesses de joie comme peau de chagrin. Très sensible à ces événements historiques (la crise des fusées à Cuba en 1963 provoque chez lui deux semaines de dépression), Garry Winogrand photographie le traumatisme naissant : à la sortie d’un congrès, un vétéran est avachi dans la rue, les gens marchent autour de lui sans lui prêter attention, et l’homme regarde le photographe. C’est tout autant la scène tragique que le regard de cet homme invoquant un peu de pitié que Garry Winogrand nous donne à voir. Ces photos complexes et ambiguës signalent un regard très lucide sur les transformations de la société qui l’entoure.

 Dallas, 1964 ©Garry Winogrand
Dallas, 1964 ©Garry Winogrand
©Garry Winogrand
©Garry Winogrand

Le temps de la désillusion

L’arrivée à Los Angeles dans le milieu des années 60 finit d’illustrer la confusion totale dans laquelle se trouvent les Etats-Unis. Dans cette ville du faux, tout est spectacle. Les photographies de cette dernière période s’enfoncent dans une certaine abnégation. Au travers elles, on sent un homme découragé par ce qu’il voit. Malgré les cascades de bijoux des riches Texanes, c’est le vide qui imprègne les êtres. La dernière photo signe la fin du spectacle : on y voit une femme allongée sur le bord de la route, une voiture file à côté d’elle. Mais, comme pour le vétéran, personne ne lui prête la moindre attention.

Los Angeles, 1980-1983 ©Garry Winogrand
Los Angeles, 1980-1983 ©Garry Winogrand

A la fin de cette traversée des Etats-Unis d’après-guerre, une remarque me vient à l’esprit. Winogrand, observateur de l’Amérique : oui, mais d’une Amérique… blanche. Mis à part un couple noir photographié au zoo, ou un homme assis au bout d’un banc, parlant à une brochette de jeunes bourgeoises visiblement troublées, c’est le quasi néant. Winogrand, qui s’intéressait à la politique couvrit beaucoup de meetings entre 1950 et 1976. Et pourtant, aucune trace de Martin Luther King qui rêve d’une autre Amérique… Et si, en tournant votre regard dans cette direction, Monsieur Winogrand, l’espoir vous était revenu ?

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