Milo Rau – Les tragédies européennes contemporaines au théâtre

« Le théâtre documentaire, c’est facile » nous dit Ursula Lardi au début de Compassion. Une histoire de la mitraillette, pièce qui était présentée au début du mois à la grande Halle de La Villette dans le cadre du Festival d’Automne. Pourtant, il est peu probable qu’un autre metteur en scène que Milo Rau parvienne, une nouvelle fois, à nous faire entendre si précisément et avec autant d’efficacité la grande tragédie contemporaine que constitue l’action humanitaire.

Troisième volet de la trilogie The Dark Ages, Compassion traite frontalement du rôle des Organisations Non Gouvernementales européennes dans les crises internationales après que les deux premières pièces se sont intéressées aux guerres civiles (The civil wars) puis aux immigrés et réfugiés politiques (Empire).

En bon représentant du théâtre documentaire, Milo Rau (mais aussi ses actrices Ursula Lardi de la Schaubünhe de Berlin et la comédienne belge d’origine burundaise Consolate Sipérius) a travaillé à partir de récits personnels, de documents d’archives, de témoignages et de voyages récents en Turquie, Grèce et Afrique centrale afin d’évoquer le rôle des organisations humanitaires lors du génocide rwandais de 1994 mais aussi de la crise actuelle des réfugiés.

De ce matériau ultra-réel résulte une pièce de fiction (mais qu’importe, finalement, ce qui est « vrai » ou « faux », pas de chasse à la « fake news » ici) qui se concentre sur un des personnages récurrents de ces théâtres de crise internationale : l’humanitaire blanc. Sous les traits de Lardi, il est tour à tour naïf, drôle, inutile, néfaste, fatigué ou déprimé… Le verdict est sans appel : la compassion ne suffit à prendre la mesure des tragédies contemporaines. Elle suffit encore moins à les résoudre.

Oedipe modernes

Ces Européens sont tels des Oedipes : comme le héros grec s’interrogeait, de retour à Thèbes, sur l’hécatombe qui eut lieu dans la ville avant de réaliser qu’il avait lui-même rapporté la peste, les européens ne cessent désormais de regarder interdits – et trop souvent impuissants – les populations reléguées aux portes de l’Europe s’entretuer avec les mitraillettes inventées par leurs propres aïeux à la fin du XIXème siècle.

Dans une scénographie composée de détritus, de jouets d’enfants et de bidons de plastique, les deux actrices quasiment constamment filmées en gros plan évoquent ces scènes devenues des marronniers des JT de 20h : villages de réfugiés, corps entassés, femmes victimes de viols. Des enregistrements nous font entendre les bruits « de là-bas », les guitares psychos comme les crapauds la nuit mais aussi des bruits « d’ici » tels que la septième symphonie de Beethoven qui sert à couvrir les bruits de mitraillettes.

Du documentaire mais surtout du théâtre

Mais la force particulière du théâtre documentaire de Rau est surtout de laisser toute la place au « théâtre » face au documentaire, de dépasser le pédagogique et d’assumer pleinement sa dimension artistique.

Il nous l’avait déjà brillamment montré plus tôt dans l’année au Théâtre des Amandiers de Nanterre où était présentée Five easy pieces. Dans cette production, des acteurs enfants belges incarnaient les différents personnages de l’affaire Dutroux et nous permettaient de comprendre en quoi ce faits divers horrible était également un évènement fondamental de l’histoire belge récente.

Ici, ces deux femmes sur scène, la grande blonde qui nous relate une distribution de bouteilles d’eau dans un camp de réfugiés syriens en Turquie comme la petite noire en charge des lumières qui nous raconte son arrivée en Belgique à l’âge de six ans en « habits du dimanche » sont avant tout des comédiennes. Des comédiennes au service d’un auteur et metteur en scène (à moins que Milo Rau ne soit le médecin légiste en charge de l’autopsie des drames de l’Europe ?). D’ailleurs, ce metteur en scène, elles l’évoquent constamment – ce qu’on peut parfois regretter quand il donne l’impression de nous faire la leçon – comme s’il était nécessaire de dévoiler le dispositif théâtral à l’oeuvre pour nous rendre plus attentif. Nous montrer que cela est écrit, mis en scène et joué afin de nous extraire de l’état de torpeur compatissante dans lequel ce genre de récits peut parfois nous plonger, révéler l’artifice comme pour pour mieux nous (r)éveiller.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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