John Berger : le nu féminin, surtout une affaire d’hommes

Crédits : le Tintoret

En cette fin d’année, difficile d’échapper au phénomène #metoo, ou à son pendant français, #balancetonporc, représentatifs des enjeux sociétaux autour de la situation des femmes dans le monde. De manière moins marquée, 2017 est aussi l’année de la disparition de John Berger. En 1972, celui-ci affirmait que sur l’ensemble de la peinture à l’huile traditionnelle européenne, vingt ou trente tableaux seulement dépeignaient une femme pour elle-même et non pas comme une forme d’idéal désirable. Leçon de féminisme artistique.

Prise de conscience de l’importance du harcèlement sexuel, témoignages, réactions sur internet et depuis peu, mobilisations dans la rue : l’ère est au changement concernant le sort des femmes dans la société. Sortir d’une situation aussi manifestement problématique pour la gent féminine implique cependant de réaliser l’ampleur du problème, dans ses ramifications quotidiennes aussi bien que dans ses représentations plus symboliques. Attaquons-nous au domaine artistique dans ce qu’il a de plus sexiste : le nu.

« Vous peignez une femme nue parce que vous aimez la regarder, vous lui mettez un miroir dans la main puis vous intitulez le tableau Vanité, et ce faisant vous condamnez moralement la femme dont vous avez dépeint la nudité pour votre propre plaisir. » – Extrait de Voir le voir, de John Berger, Penguin Books, 1972

Naked or Nude ?

Copyright : John Berger, Penguin Books
Couverture du corpus d’essais de Berger (© Penguin Books)

A cet égard, dans le domaine pictural, John Berger, écrivain et critique artistique britannique, fait figure de référence. Son œuvre, Voir le voir (Ways of Seeing en version originale), a marqué la critique artistique par son regard novateur et, surtout, accessible au grand public. Ce qui n’était alors qu’une série d’émissions télévisées de la BBC, récompensées en 1972 d’un BAFTA avant d’être adaptées en un volume d’essais la même année, connut un succès tonitruant. Pour cause : en à peine une demi-heure d’émission, Berger nous montre l’ampleur d’une réification féminine qui ne date pas d’hier.

Une émission, un chapitre : c’est bien tout ce qui lui suffit pour insuffler une nouvelle réalité à ce que l’on prenait alors pour des classiques de la nudité féminine. Représentations de « la femme », vraiment ? Avocats du diable, personne n’ignorait que bon nombre d’hommes ne sont jamais restés de marbre devant une odalisque un peu trop grande. Cependant, les mots de l’auteur remettent l’emphase sur ce qui apparaissait jusqu’à maintenant comme une plaisanterie un peu potache des cercles critiques : la femme nue plaît à l’homme qui la regarde. Si les corps nus se contorsionnent, si la femme se pose lascive sur le divan, ce n’est pas parce que l’artiste la croque comme telle, mais parce qu’il lui donne cette impulsion. Plus que jamais, la femme est un objet : un avoir plutôt qu’un être. Le primat de cette analyse se pose dans la fondamentale différence que fait Berger entre la nudité (Nudity) et le nu (Nude).

« Être nu, c’est être soi-même. Être un nu, c’est être pour autrui la vision du nu non reconnu comme être. La nudité se découvre elle-même mais le nu est donné en spectacle. » – Extrait de Voir le voir, de John Berger, Penguin Books, 1972

En deux phrases, Berger réintègre le regard des hommes, le peintre comme le spectateur, au centre du processus créatif : on ne représente pas une femme, on séduit l’homme qui la regarde. Que ce soit pour frimer, dans les galeries des châteaux, ou pour rappeler la virilité d’un commerçant pendant une transaction, le nu artistique se présente enfin comme ce qu’il est : une affaire d’hommes. Plus important encore :  en même temps que Berger introduit le concept de consentement dans la représentation picturale, il en prive par son analyse des centaines de milliers de peintures à l’huile de notre tradition artistique, crées par des hommes pour que d’autres hommes les regardent.

Crédit : Paul Gauguin
Nevermore : Paul Gauguin, adulé des amateurs d’art, a lui aussi subi le revers d’une lecture plus féministe de son œuvre.

 

Le propos est aussi court qu’éclairant ; nous laisserons ici le soin à chacun d’aller s’en imprégner par lui-même. Lire John Berger, c’est accepter un nouveau cadre de lecture, un nouveau regard que nous portons sur les choses et dont il nous sera impossible de nous départir : place de l’œuvre d’art, prépondérance du capitalisme, rôle donné aux femmes. Concernant ce dernier, si l’omniprésence de la publicité et l’expansion des causes féministes a rendu le message de Berger plus commun, et peut-être plus intuitif, il n’en restait pas moins novateur dans les années 70, et particulièrement inédit dans cette application à l’art. Ce sont des auteurs, des visions comme celles de Berger qui ont permis la révision de toute une pratique culturelle sous un prisme féministe. Et peut-être, bientôt, une révolution ?

 

Loris Prestaux

Fait des trucs et pense qu’il serait très intéressant que le monde entier soit au courant.

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