Discriminations dans le monde de l’art : la résistance créative des Guerrilla Girls

New York, Los Angeles, Bilbao, Istanbul, Londres, Mexico City, Rotterdam, Sao Paolo, Shanghai, Paris, Cologne : les Guerrilla Girls interviennent aujourd’hui partout dans le monde. Ce groupe activiste d’artistes féministes luttent contre les discriminations de genre et de race dans le monde de l’art depuis plus de trente ans déjà.

Le groupe des Guerrilla Girls a été fondé en 1985 aux Etats-Unis, suite au constat sans appel de l’absence des femmes artistes dans les musées. Les manifestations spontanées de femmes et artistes devant les musées, dans les années 80, ne portant pas leurs fruits, « Kathe Kollwitz » et « Frida Kahlo » décident de créer le groupe pour mieux critiquer la situation et, surtout, pour définir une nouvelle stratégie de manifestation. Les Guerrilla Girls interviennent dans l’anonymat le plus total : à l’instar des fondatrices, les membres du groupe empruntent les grands noms féminins de l’art pour préserver leur identité, et aussi pour rappeler à la mémoire de tous ces artistes négligées par l’histoire de l’art. À chacune de leurs apparitions publiques, elles portent des masques de gorilles pour cacher leur visage. L’anonymat leur permet de mettre l’accent sur leurs actions et leurs idées, non leur personnalité, tout en protégeant leur vie personnelle. En 2000, les Guerrilla Girls auraient déjà compté une centaine de membres, mais on ne connaît pas leur nombre exact. Un de leurs slogans : « We could be anyone and we are everywhere » (« Nous pourrions être n’importe qui et nous sommes partout »).

Les consciences du monde de l’art

Pour attaquer le sexisme et le racisme du monde de l’art, les Guerrilla Girls ont défini des stratégies d’action efficaces et inchangées depuis trente ans. Elles utilisent les faits, l’humour et des visuels chocs qui révèlent les injustices dont personne ne veut parler. Leur art engagé et protestataire, inspiré du street art et des canons publicitaires, allie aux faits bruts des images humoristiques et colorées, accompagnées de slogans volontairement choquants. Le but est de frapper le spectateur et de faire réagir les acteurs influents du monde de l’art. Le groupe se veut résolument gênant : les noms de certains artistes, galeristes, directeurs de musées, sont régulièrement cités en mauvais exemple, aux côtés de statistiques difficiles à remettre en cause. Au delà la solidité des chiffres, issus des enquêtes et des collectes de données organisées et menées par les Guerrilla Girls elles-mêmes, l’humour joue un rôle primordial dans le dispositif. Le groupe l’a mis au service de ses idées : les masques de gorilles, les slogans et les visuels décalés profitent à leur message en le dédramatisant ; ils dérident, séduisent et persuadent le spectateur, qui accepte ainsi de se confronter à une réalité bien moins amusante. Il ne détourne plus le regard, et le débat et les discussions peuvent alors commencer.

L’affiche sur les statistiques du MET en 2012. © Guerrilla Girls

 

Pour sa première performance, le groupe avait collé, dans les rues de sa ville, des affiches décrivant le manque de représentation des femmes et des personnes racisées dans les musées. Avec le temps, son champ d’action s’est étendu. Aujourd’hui, les Guerrilla Girls critiquent également l’industrie du cinéma, la culture populaire, le monde politique dès lors qu’ils véhiculent des stéréotypes, perpétuent des discriminations et menacent les droits des femmes. Elles produisent en plus de leurs affiches, des autocollants, des livres, des vidéos, et elles organisent des réunions publiques pour présenter les résultats de leurs recherches sur les inégalités. Elles interviennent désormais dans des musées, des galeries, des universités, diverses institutions qu’elles blâment pour leurs propres pratiques discriminatoires.

Régulièrement, certaines statistiques sont mises à jour : celles du MET ont été les premières à être établies, à l’occasion de l’exposition An International Survey of Painting and Sculpture. Cette exposition de 1989 établissait un état des lieux de l’art contemporain… avec 13 femmes sur 169 artistes exposés. Leur art étant axé sur les données, les Guerrilla Girls ont rapidement organisé des comptages dans les musées pour établir le ratio entre artistes femmes et hommes dans les expositions, et se servir de ces chiffres ensuite. En 1989, 5% des œuvres étaient créées par des femmes dans la section art moderne du MET ; en 2012, moins de 4% l’étaient. Ces mises à jour régulières permettent de créer une base de données inédite pour ce domaine d’activité. Pour tout le travail de dénonciation et de visibilisation qu’elles fournissent, les Guerrilla Girls se revendiquent comme les consciences du monde de l’art, qui ne devrait pas être, selon elles, le simple reflet de l’hégémonie culturelle des hommes blancs.

Une révolution féministe

Toutes ces revendications s’inscrivent dans un féminisme revendiqué et réinventé par les Guerrilla Girls. Elles déclarent vouloir faire du féminisme « funny and fashionable » (« drôle et chic ») et faire disparaître les tabous et les préjugés qui entourent le « f word ». L’esthétique et l’humour de leurs productions artistiques y participent d’ailleurs grandement. À l’époque de la création du groupe, les Etats-Unis connaissent un retour vers le conservatisme ; le groupe, au contraire, est en réaction, et étend sa réflexion féministe à des problématiques délaissées par les mouvements déjà existants. Leur démarche est inspirée des travaux de bell hooks, en prenant une orientation anticoloniale, antiraciste, et s’inscrivant donc dans une perspective intersectionnelle. Les Guerrilla Girls pensent le genre, la race, la classe et leurs interactions pour mieux définir les discriminations.

En trente ans, les champs d’action du groupe se sont élargis, et leur critique s’est tournée vers d’autres mondes. En effet, les inégalités existent partout, et leur féminisme s’attaque donc à un système global, et pas uniquement au monde de l’art. L’affiche ci-dessous vise l’industrie cinématographique et l’illusion égalitaire, quand les modèles féminins qu’elle propose correspondent aux canons artificiels de beauté attendus par le regard masculin. Son titre ironique et acerbe cristallise l’opposition radicale entre d’un côté le féminisme et les combats des Guerrilla Girls, et de l’autre l’image qu’une société et une industrie dirigée par des hommes construisent autour des corps féminins, sous couvert d’égalité.

© Guerrilla Girls

 

La figure du gorille, utilisée par les Guerrilla Girls à la fois comme masque et dans plusieurs de leurs créations, questionne et modifie justement cette version stéréotypée de la beauté dans la culture occidentale :

« Les Guerrilla Girls, qui portent les masques d’une grande créature de la jungle, hirsute et puissante, dont la beauté est peu conventionnelle, (…) croient que tous les animaux, grands ou petits, sont beaux à leur manière. » – Guerilla Girls, Bitches, Bimbos and Ballbreakers, The Guerrilla Girls’ Illustrated Guide to Female Stéréotypes, Londres, Penguin Books, 2003.

La symbolique du gorille

L’idée des masques de gorille serait partie d’une simple erreur orthographique à l’occasion d’une réunion, entre gorilla et guerrilla. Depuis, l’animal est devenu le symbole du groupe, et malgré son apparition fortuite, il se trouve être en adéquation avec ses idées. En effet, le gorille appartient à l’imagerie de la culture populaire, dont les Guerrilla Girls sont proches. De plus, il est souvent associé, dans les médias occidentaux, à des images de singes apprivoisés, ou de singes capturés, emprisonnés. Le groupe se sert de cette image comme d’une exhortation à la liberté et à la rébellion, notamment contre la domination masculine elle aussi associée au gorille.

« Et surtout soyez un grand gorille. En 1917, Kafka a écrit une nouvelle « A Report to An Academy » dans laquelle un grand singe parlait de ce que c’était que d’être pris en captivité par un groupe de diplômés, du genre intellectuel. L’histoire se termine avec le singe complètement apprivoisé et brisé par ces universitaires stupides. Mais dans une version antérieure, Kafka raconte une histoire différente. Le singe termine son récit en demandant aux autres singes de ne pas se laisser apprivoiser. Il dit plutôt : « brisez les barreaux de vos cages, faites une ouverture, faufilez vous au travers… et demandez-vous où VOUS voulez aller ? » – “School of the Art Institute of Chicago commencement adresse”, archive, sur Guerrilla Girls.com, 22 mai 2010.

 

Plus de trente ans après la création des Guerrilla Girls, leurs actions ont contribué à une prise de conscience et à quelques changements dans le monde de l’art. Malgré tout, leur combat reste toujours d’une grande actualité, et l’efficacité de leurs stratégies inchangée depuis 1985 montre bien que leurs missions restent les mêmes. En 2017, le groupe a présenté à Londres les résultats de son enquête menée auprès de centaines de professionnels du monde de l’art en Europe. L’enquête s’intitulait « Is it even worse in Europe ? » (« Est-ce que c’est encore pire en Europe ? »)… et sa conclusion a été présentée sous le nom « It’s even worse in Europe ! » (« C’est encore pire en Europe ! »). En intervenant dans de nouvelles régions du monde, et en y réalisant des enquêtes, le groupe démontre la pertinence de son existence, de sa permanence et dévoile le chemin qu’il reste à parcourir. Les récentes attaques visant l’industrie de la musique, et surtout les clips vidéo, promettent d’ailleurs de belles actions à venir pour les Guerrilla Girls, qui renouvellent par-là leur esthétique et leurs actions.

Revisite de l’affiche du MET à l’occasion de l’exposition G I R L – Curated by Pharrell Williams à la Galerie Perrotin en 2014. © Guerrilla Girls

 

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