Festival d’Aurillac – La culture du possible

Aurillac fête cette année sa 69e édition, édition de l’amour, bien que dans les faits ce soit sa 32e. Une édition encagée par les barrières de sécurité, aussi bien qu’affranchie grâce aux thèmes abordés par les nombreuses compagnies. Un festival riche en possibilités, en réflexions et en rencontres, à la croisée des paradoxes de nos sociétés.

Tandis que le train coule sur les rails de la région Auvergne-Rhône-Alpes au milieu d’une nature luxuriante, les conversations fusent déjà. Le train en direction d’Aurillac est principalement composé d’habitué·e·s du festival, en pleine préparation. Que vont-iels aller voir ? Où vont-iels dormir, et se retrouver ? D’une oreille distraite on les écoute, et on se demande bien à quoi peut ressembler une incursion dans un des plus gros événements internationaux en matière de théâtre de rue. Les compagnies de passage (qui ont fait le choix de venir sans rémunération pour montrer leur travail) dépassent les 500, auxquelles s’ajoutent la dizaine de compagnies officiellement programmées et d’autres compagnies informelles, le tout disséminé sur 110 lieux différents. Faire son programme est déjà une aventure en soi.

Vers 20h le train s’arrête, des festivalier·ère·s marchent sur les rails, impossible d’arriver à l’heure. Le cadre est posé. Ici, l’espace extérieur change de valeur, la curiosité est titillée.

Le premier spectacle attrapé au vol est celui de la compagnie Spectralex-le-muscle. La scénographie, les jeux multiples des miroirs qui reflètent les différentes facettes de l’interprète nous renseignent sur le titre : « Je ne suis pas venue seule ». Une performance maîtrisée, un jeu axé sur le regard des autres qui est en fait le sien. Une explosion d’émotions, parfois difficiles, mais cachées sous le vernis de l’humour. Et cette femme qui se tient devant nous, elle qui incarne cette complexe pluralité de personnalités avec justesse. Une entrée dans le vif du sujet, drôle, mais teintée d’une amertume dont on se délecte.

Dans la cour 72, les découvertes nocturnes s’enchaînent. Le spectacle vivant et ses festivals sont bien souvent un exutoire. Quoi de mieux qu’un karaoké où l’on performe dans l’anonymat d’habits d’apparat pour assumer ses goûts les plus condamnables ? C’est ce que propose le Car à OK 2000 de Bougrelas, avec du kitsch, comme des applaudissements enregistrés, et une sélection musicale qui à défaut de ravir les oreilles fait le bonheur de nos zygomatiques.

S’ensuit une fanfare italienne, à la classe naturelle, qui nous emporte tout droit dans une atmosphère digne d’un mariage sicilien ou napolitain. On danse et on rigole, face à ces showmen pleins de talents. On apprend même de l’argot italien, au détour d’un morceau. Avec BandaKadabra, le mot gnocchi revêt une toute autre signification, celle de beaux gosses, qui leur sied à merveille, tant leur charisme fait effet. Une bonne manière de terminer la soirée et d’aller se coucher.

« L’art c’est l’humanité partagée »

Il est 10h. Le réveil pique. Dans la rue, les gens fourmillent déjà. Ils naviguent entre le parvis afin d’obtenir le précieux programme, et les lieux des spectacles. Déjà certain·e·s sont à la bière, tandis que d’autres émergent un café à la main.

Une conférence commence d’un des bouts d’Aurillac. Elle concerne la question de l’égalité femmes/hommes dans les arts de la rue. Une discussion matinale, organisée par la Fédération Régionale Auvergne-Rhône-Alpes ainsi que l’association HF, qui soulève des thèmes tels que les études, les compagnies, les financements, l’art et les institutions.
Les parcours de vie se lient aussi vite que les langues se délient. Les questions soulevées amènent à des faits. Les femmes touchent moins de subventions, car elles sont moins référencées, elles sont aussi moins programmées, et sont plus rares à des postes clefs. Ce qu’appuient les chiffres bilans 2012-2017 de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD) sur « Où sont les femmes ? ». Heureusement, des initiatives ont vu le jour, comme les journées du matrimoine, ou l’association HF, qui, selon une des militantes, est née en réaction à la violence sociétale mondiale.

Nadège Prugnard, autrice, nous fait part de sa vie, et de sa vision de la société. De sa lutte contre les corporations, de son envie de rassembler et de transcender autour d’un sujet qui concerne l’ensemble de l’humanité. Les générations se côtoient, les genres aussi, dans une conversation bienveillante qui souligne l’apparition d’une étude sur la place des femmes dans les arts de la rue. Si aucune solution n’est trouvée, l’espace a au moins permis la rencontre et confirmé l’envie d’aller plus loin, ensemble, hommes et femmes, pour continuer à faire évoluer la culture et les esthétiques, puisque « l’art c’est l’humanité partagée. »

De retour au centre de la ville, deux collectifs/compagnies attirent l’attention. Il s’agit de La Méandre et de Cubipostale qui proposent de redonner de la couleur à la ville, pas au sens littéral du terme, mais au figuré. Leur but est de continuer à créer des rencontres afin que la ville ne devienne pas seulement un espace cloisonné, stratifié. Pour ce faire, La Méandre propose une construction participative à base de planches en bois qui invite à l’inventivité de chacun·e, quand Cubipostale photographie le public et l’amène à tenir les décors des autres, à discuter et à envoyer le résultat imprimé sur carte postale.

Collectif La Méandre – Aurillac 2017 – Louison Larbodie©

Avec son spectacle CRI, Kiai joue sur un autre registre. Une personne s’autodésigne dans le public. Elle devient la figure d’un recueillement et d’obsèques annoncés par le slameur. C’est aussi le point de départ de questionnements : qu’y a-t-il avant et après la vie ? Le souvenir ?
Le tout s’articule autour de textes intelligents, de corps en mouvement sur trois trampolines et un mât chinois, mais aussi autour de la musique. Tout se répond, de l’auditif au visuel, pour nous happer. Sans aucun doute un des spectacles dont on se souviendra longtemps, avec AE – les années, du Groupe ToNNe.
Avec ToNNe, tout est dans la progression et la mise en abyme du spectacle qui se fond dans le texte. Oui, ce sont les années d’Annie Ernaux qui servent de prétexte, mais le sous texte est encore plus prenant. C’est la vie d’une femme des années 1940 à nos jours, interprétée par trois actrices et narrée par un acteur. C’est une suite complexe de mutations qui fini par inviter le public à s’exprimer avec émotion sur cette fresque qui traite aussi bien des premiers émois sexuels, de la fausse couche, de l’avortement, que de la société de consommation et des carcans familiaux. Le personnage même du narrateur évolue, seule figure masculine du spectacle. Le résultat est puissant et invite à réfléchir.

Dans un registre bien différent, Five Foot Fingers sous couvert de traiter de la faune, de la flore, de la déforestation, du braconnage et des oppressions autochtones, nous livre des parodies acrobatiques humoristiques. On a le droit à un Indiana Jones absurde, au roi Louis, à Tarzan qui prend sa Jane dans le public ou même à Robin des bois. C’est de loin le spectacle qui a attiré une foule des plus compactes. L’adage que l’on m’avait annoncé peu de temps avant, a pris alors tout son sens. Aller à Aurillac, c’est faire la course aux bonnes places. Il faut être rapide et souple pour pouvoir entendre et voir. Il faut aussi être plein de ressources pour jongler avec les distances et les horaires.

Quelques kilomètres plus loin, on aura réussi à capter la fin de Kalash et Moumoute. Vous connaissez et vous aimez John Waters ? Ce duo de clown trash, et légèrement inquiétant, va vous plaire. En filigrane se trament des problèmes sociaux, dont on a grossi le trait, et qui font frissonner autant que rire jaune.

« C’est la misère qui rend les gens fous »

Troisième jour, léger mal aux pieds pour un programme chargé sur les extérieurs. Afin de conserver un maximum son énergie, il est nécessaire de se déplacer dans des espaces délimités chaque jour, pour limiter les allers-retours superflus.
On sort des barrières du centre, pour se diriger vers les nombreuses cours, toutes gérées avec leurs propres règles, et disposant d’atmosphères singulières. Premier arrêt en Cour 10, à la Bête de Cour de son petit nom. On y voit Tripalium de Marzouk Machine, où l’on reconnaît Brice du groupe ToNNe, car ici les acteurs et les actrices n’ont pas de répit. Présents dans plusieurs compagnies, sur plusieurs spectacles, iels jonglent entre les rôles et les lieux, tout en livrant des performances hautes en couleur. Ça impose le respect.

Le début de Tripalium est soigné. Il reflète l’absurdité des débats de sourds qui gangrènent nos sociétés, en caricaturant les différents spectres idéologiques qui restent campés sur leurs positions. L’explication étymologique du mot Tripalium est elle aussi pertinente, puisqu’il sera le fil directeur de tout le spectacle. Tripalium est ce qui a donné le mot travail, certes, mais il désigne également un instrument de torture dès le Moyen-Âge. Une illustration de l’idée du travail comme une souffrance, voire d’un pugilat ou d’un jugement en place publique. Durant toute la progression, les acteurs/actrices incarnent les vices de ceux et celles qu’iels dénoncent. C’est abrasif, et ça met les nerfs à vif.

De nombreuses pressions liées au travail sont mises à jour, de la surproductivité au burn-out, en passant par l’aliénation à l’argent. Le public est hilare. Sous couvert de fiction, celui-ci se laisse porter par un phénomène de foule, loin de tout esprit critique. Il juge, se moque et lance même des tomates sur le faux chômeur érigé comme paria ultime. Le contraste est criant entre les réactions d’indignation du début, et celles de la fin. Même les acteurs/actrices lancent des répliques ironiques, avec un sourire sarcastique : « Ah, vous écoutez bien ce que l’on vous dit. »

 

Cie Kiroul – Les oizeaux se crashent pour mourir
Aurillac 2017
Louison Larbodie©

 

La journée a commencé fort, ce qui explique peut-être le désintérêt que l’on ressent face à l’épisode 1 de L’Alcazar, l’envers du Music Hall de la compagnie Chap’de lune. Si la scénographie de ce huis-clos est une merveille, les prestations ne sont pas assez poussées, tout comme les histoires qui se croisent. C’est dommage, le potentiel est pourtant là, et certains des dialogues suscitent l’intérêt : « C’est la misère qui rend les gens fous ».

Les Oizeaux se crashent pour mourir de Kiroul crée une sensation similaire. Pourtant c’est un divertissement truffé de bonnes idées, et porté par deux bons acteurs.

Cour 6, on se rappelle que les festivals sont aussi un moment de délivrance cathartique, ce qui implique quelques excès. Matière Première l’a bien compris, et comme « prévenir, c’est le dire avant » sa Gendarmery un peu spéciale nous propose une forme de prévention originale sur la sécurité en festival. Paroles et chorégraphies à mourir de rire sur des instrus énergiques, la compagnie a trouvé la bonne formule pour retenir notre attention, nous faire délirer et en redemander. Mais pour l’instant, on n’a pas le temps de s’attarder.

Cour 4, aux petits chapiteaux, on découvre les frères Troubouch. Un duo qui impose une photo dès le début de leur prestation. Pourquoi ? « Pour que vous ne ratiez pas ce qui pourrait être le plus important du spectacle, enfin même s’il n’y a rien d’important dans le spectacle ». En deux phrases et trois images le ton est donné. Le spectacle des frères Troubouch, comme ils l’ont sobrement intitulé, délivre un cirque et des cascades bien débiles, avec de nombreuses trouvailles, et des personnages incarnés à la perfection.

Un humour qui s’enchaîne bien avec celui de Marc Prépus, que l’on espère voir plus longuement pour le 30e anniversaire du Festival de Théâtre de Rue de Ramonville. Lui aussi est bien barré, et n’a aucune gêne à lancer une pique à ses spectateurs qui prennent l’initiative de taper la mesure : « il va falloir être un peu plus indépendant » dit il entre deux rires. En cour 10, la boucle est bouclée, mais la soirée loin d’être terminée, puisqu’à côté un bal commence. Celui d’1 Rien Extraordinaire qui à l’aide de trois danseurs et d’un DJ nous invite à lâcher prise entre inconnu·e·s, tout en apprenant des danses loufoques.

De quoi être prêt à entamer la nuit là où la journée a commencé. Fred Touch fête son anniversaire, et qui mieux que le personnage hilarant d’Élektra dans Fleur, pour nous transporter encore quelques heures au milieu d’une faune heureuse et prête à tout, qui laisse croire que le possible est partout.

On nous avait dit qu’Aurillac c’était la guerre, pourtant à l’image de son âge truqué Aurillac c’est l’amour, la liberté et la réflexion. Un festival parfois usant, mais qui assouvit les envies de découvertes en alternant sujets lourds et humour, dans un univers qui dépasse les zones stratifiées. 

Louison Larbodie

Montréal, QC

Jeune journaliste, amoureuse d'art, mordue de musique et plongée dans les images, pas pour autant déconnectée de l'actualité. Perdue quelque part entre deux continents, sur la route des festivals d'ici et d'ailleurs ...

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