Villerville : le théâtre fleurit sur la côte normande

Depuis cinq ans, Villerville, petite village de la côte fleurie prise entre Trouville, Deauville et Honfleur, organise son Festival de théâtre. Du 30 août au 2 septembre 2018, on pouvait y découvrir une dizaine de spectacles souvent créés sur place. Retour sur ce bel évènement et entretien avec son directeur, Alain Desnot, pour parler de Villerville et de bien d’autres choses.

La côte fleurie, c’est cette petite portion de littoral qui s’étend de Cabourg au sud  à Trouville-Deauville au nord et dont Villerville constitue (presque) le centre géographique.

Il y a cinq ans, la municipalité de cette petite bourgade touchante mais un peu endormie souhaitait créer et soutenir un évènement culturel. Alain Desnot, homme de théâtre public, décide alors de mettre son savoir-faire au service de ce projet. Après une longue expérience qui l’a vu passer par le Festival d’Avignon, le Festival d’Automne à Paris ou le théâtre de l’Odéon, le voilà de retour à cette petite ville découverte, paraît-il, quelques décennies plus tôt grâce à un amour de jeunesse…

Alain Desnot, créateur et directeur du Festival de Villerville (c) Victor Tonelli

Cinq éditions plus tard, alors qu’il déguste un café sur une terrasse ensoleillée et que son téléphone ne cesse de sonner (toutefois, très poli, il attendra la fin de l’interview pour décrocher), le directeur –port soigné, costumes et petites lunettes, l’air presque juvénile – parait satisfait de la place et du format trouvé par le festival: une résidence qui donne sa chance à de jeunes artistes et du « théâtre d’art fait la part belle aux textes et aux acteurs. Cette année on pouvait notamment y découvrir Conseil de Classe de Geoffrey Rouge-Carrassat, un des succès du Festival OFF d’Avignon, deux adaptations de Bernard-Marie Koltès, et une du prix Goncourt 2016 de Leïla Slimani, Chanson douce.

Ressourcer l’idée de festival

Longue carrière oblige, Alain Desnot a de l’ambition et des avis tranchés. Dès le départ, il a souhaité inscrire « dans l’agenda régional un évènement qui soit entièrement consacré au théâtre d’art » et  revenir aux fondamentaux de l’idée de festival. Pour le directeur, il s’agit de combiner « l’alliance d’une haute exigence artistique et d’un ancrage territorial authentique ».

Toutefois, comme tout bon festival situé en province, il y a des passages obligés : en milieu rural ou semi-urbain où la population est parfois moins familiarisée avec le théâtre,  un des objectifs de ce type de rendez-vous est donc toujours de  de désintimider l’accès au spectacle. A Villerville, c’est plutôt réussi : pas de salles de spectacle à proprement parler mais un garage désaffecté, un chalet ou le salon d’un château. Plus facile que de franchir les colonnades de l’Odéon…

Plus important, Alain Desnot souhaite créer une ambiance particulière et veille à ce que l’atmosphère soit conviviale et que les artistes demeurent accessibles au public. Ce sont d’ailleurs eux qui accompagnent le public sur les lieux de représentations, offrant l’occasion rare de discuter avec un acteur ou un metteur en scène.

Pour le directeur, pas question donc (pas les moyens de toute façon) de créer une petite foire où la multitude des  propositions ne bénéficierait ni aux artistes, ni au public. Pour Alain Desnot,  ce n’est pas la quantité des propositions mais leur qualité qui fait la vitalité du théâtre. Cette année, Villerville comptait une dizaine de propositions – ce qui constitue un seuil, car pour son directeur, il est fondamental que ce Festival demeure « un geste artistique » et ne se transforme pas en institution. Le directeur n’hésite d’ailleurs pas à afficher son scepticisme face à l’accroissement constant du nombre de spectacles programmés dans le OFF d’Avignon, estimant qu’il s’agit du symptôme d’un « mal plus profond ».

Conseil de Classe de Geoffrey Rouge-Carrassat (c) Victor Tonelli

Talent tabou

Pour Alain Desnot, un des problèmes des festivals et de la politique culturelle en général est le caractère « tabou » de la notion de talent qui conduit à disperser les efforts et les financements : «   le talent est tabou dans tous les discours, que ce soit dans discours du Ministère, le discours des institutions. Le talent, c’est le mot qui fâche, on préfère saupoudrer »Résultat : tout le monde arrive à arracher des financements par-ci par-là, ce qui donne trop de spectacles pour que le spectateur et les artistes y trouvent leur compte. Ce festival, c’est donc aussi l’occasion de soutenir ce qu’Alain Desnot considère être des talents prometteurs et leur offrir un écrin dans lequel créer et faire leurs preuves. D’où, aussi, le partenariat du festival avec le Jeune Théâtre National (JTN), une structure qui accompagne pendant trois ans les élèves sortant du Conservatoire supérieur d‘art dramatique et de l’école du Théâtre National de Strasbourg. L’ambition? Finir de faire éclore, sur cette si propice côte fleurie, des artistes bourgeonnants.

Le pouvoir aux jeunes

A Villerville donc, la majorité des propositions émane de jeunes artistes issus de grandes écoles, tous très intéressés par la « proximité » et prêts à transformer « n’importe quelle grange de grand-mère » en scène.

Mais ce qu’Alain Desnot souhaite vraiment, c’est voir la nouvelle génération saisir sa chance « en prenant le pouvoir et non en le laissant systématiquement  aux ingénieries culturelles ». Le directeur cite des metteurs en scène qu’il a vu arriver sur les plateaux il y a une dizaine d’années tels que Vincent Macaigne, Sylvain Creuzevault ou Cyril Teste, et juge que le fait qu’aucun n’ai réussi ou souhaité prendre la tête d’une institution est problématique.

Paradoxalement, il estime que le succès du Festival de Villerville auprès des artistes est en partie dû à leur méfiance à l’égard de l’institution comme on la conçoit actuellement et qu’ils sont séduits par la liberté d’expression offerte par le format de Villerville.

Les Miraux de Renaud Triffaut (c) Victor Tonelli

Une résidence pour des propositions abouties

 Presque seul maître à bord, Alain Desnot pilote le festival de A à Z. Confiant en son œil et ses réseaux, il programme ce qu’il aime, ceux dont on lui parle et ceux en qui il a confiance : « C’est une programmation qui repose sur le désir ». Mais le désir n’empêche pas le pragmatisme et, une fois qu’ils sont élus, les projets bénéficient d’une résidence de 17 jours afin d’être développés. Pour le directeur, c’est l’occasion pour les artistes de « retrouver leurs pulsions artistiques brutes » et de mener des projets au bout.

Bien que doté de peu de moyens, le Festival se distingue donc par l’aboutissement des propositions programmées. Que ce soit dans Les Miraux de Renaud Triffaut qui se déroule dans un chalet ou dans Le jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Morgane Fourcault qui est programmé dans un ancien garage, à chaque fois les metteurs en scène ont eu le temps de la résidence –et la volonté artistique- de jouer avec les lieux qui leur ont été confiés. Assez réjouissant quand bien souvent trop de spectacles arguent de moyens limités pour s’affranchir de toute recherche scénographique.

Point commun des propositions : elles font la part belle au texte et à l’acteur. Cela relève d’un véritable choix du directeur qui nous confie que, bien que très à la mode, l’écriture de plateau « a ses limites ». « Même avec de bons acteurs on arrive quelque fois à un peu inaboutie, même quand ils ont le temps », précise Alain Desnot.

Des défis persistants

 Pourtant, compte tenu de la multitude des festivals existants et de la jeunesse de celui de Villerville, Alain Desnot a encore du mal à faire venir des programmateurs de théâtre sur place. Or cela est nécessaire afin d’assurer la vie des spectacles une fois le festival terminé. Ce n’est pourtant pas faute d’y mettre du sien : les conditions d’accueil sont de très bonne qualité, l’ensemble des bénévoles est extrêmement dévoué et disponible, la ville est adorable et si, comme cette année, le beau temps est de la partie, le festival de Villerville devient la façon idéale de terminer l’été. On pourra donc vivement regretter le manque de curiosité de la part de certains programmateurs, dont c’est finalement le métier de venir dans ces petits lieux découvrir  ceux qui feront le théâtre de demain.

Le jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Morgane Fourcault (c) Victor Tonelli

 Autre défi : l’argent. Bien que le festival de Villerville devienne une manifestation visible aux propositions solides, tout cela est fragile, surtout financièrement. Le budget est assuré par la ville, le département, la région et par du mécénat. Mais tout cela demeure insuffisant pour fonctionner sereinement. Il sera difficile à Alain Desnot de maintenir un évènement de cette qualité dans les conditions actuelles : « la question que je pose aux collectivités c’est celle du bénévolat et des limites du bénévolat. A un moment donné ce n’est pas possible, en termes de disponibilités et en termes de compétences». Pour continuer, il faudrait recruter du personnel administratif, des techniciens, de quoi continuer à ne faire « aucun compromis sur la qualité du théâtre d’art ».

En dépit de ces difficultés, il y a quelque chose de magique à Villerville de voir le théâtre s’emparer de tout pendant quelques jours, des lieux et parfois même des habitants (comme dans SMOG de Claire Barrabès et Pauline Collin). Pour Alain Desnot, ça mériterait presque d’en faire un film. A bon entendeur…

Informations pratiques : https://www.unfestivalavillerville.com/

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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