“La reprise. Histoire(s) du Théâtre (1)” : l’essai transformé de Milo Rau

Succès public et critique de la dernière édition du Festival d’Avignon, La reprise. Histoire(s) du Théâtre (1) de Milo Rau est présentée au Théâtre des Amandiers de Nanterre jusqu’au 5 octobre. Reprenant un fait divers belge sordide, l’assassinat d’un jeune homosexuel par trois hommes, le metteur en scène nous prouve encore une fois la nécessité du théâtre pour digérer la violence du monde.

De 1988 à 1998, Jean-Luc Godard réalise les huit épisodes d’ Histoire(s) du cinéma , une sorte d’essai artistique visuel sur le 7ème art à base d’images et d’extraits à partir desquels le réalisateur nous délivre sa leçon très personnelle, sur le cinéma. En 2012, Ihsane Jarfi, jeune homosexuel d’origine maghrébine, est assassiné à Liège par un groupe de trois jeunes garçons.

En juillet 2018, au Festival d’Avignon, Milo Rau s’inspire de ce fait divers pour La reprise. Histoire(s) du Théâtre (1), dont le titre évoque la série de Jean-Luc Godard, et nous propose son propre essai artistique, sa leçon de théâtre à lui.

© Hubert Amiel

 

A quoi sert le théâtre ?

Les faits divers ont rarement besoin du théâtre pour exister. Par définition, ils sont, durant un temps, partout : à la une des journaux, dans les émissions télé, sur Internet, dans les discussions des repas du dimanche. Avant de disparaître. Face à ce cycle presque immuable, que peut apporter le théâtre ?

A cette question, Milo Rau donne des réponses évidentes : son théâtre permet de revenir sur un fait, parfois des années après, de disséquer ce qui n’a souvent bénéficié que d’un traitement superficiel ou hystérisé mais aussi d’universaliser avec dignité.

Théâtre documentaire et méthodique

On en avait déjà parlé ici avec notre critique de Compassion, Milo Rau fait du théâtre documentaire.

Et pour bien le faire, le directeur du théâtre de Gandt a développé une méthode rodée. Pour la forme de ses spectacles, il a édicté un « manifeste » de dix principes qu’il s’efforce de respecter: au moins deux acteurs non professionnels sur scène, au moins deux langue différentes etc. Pour le fond, il procède toujours de la même manière : collecte d’informations, recherches de  terrain, interview à quoi s’ajoute un important travail préparatoire avec ses acteurs (souvent non professionnels, donc).

© Hubert Amiel

 

Jusqu’à présent, Milo s’était intéressé à la guerre du Congo, à la figure d’Anders Breivik où à la crise des réfugiés en Europe. Avec La Reprise, il revient à la Belgique dont il s’était déjà inspirée pour Five Easy Pieces. Dans cette pièce très digne au casting entièrement composé d’enfants, il parlait déjà d’un fait divers atroce: l’Affaire Dutroux. Avec La reprise, le metteur en scène complète son portrait de la Belgique, un pays complexe à la fois jeune et multiculturel mais aussi raciste, homophobe et désindustrialisé.

Reprendre pour comprendre

Sur scène, quelques objets éparpillés (un chariot élévateur, quelques chaises, un lit, une caméra, une platine puis, plus tard, une voiture).

Pour disséquer l’enchainement absolument malheureux et terrible de la série de petits faits ayant conduits à l’assassinat barbare d’Ihsane Jarfi et à la découverte de son corps par un promeneur, Milo Rau propose une sorte d’ « Effet Rashomon » à la manière du procédé retenu par Akira Kurosawa dans son film du même nom de 1952 : chaque protagoniste va successivement raconter sa version des faits : les parents éplorés, Ihsane, les trois jeunes chômeurs qui deviendront trop rapidement des meurtriers etc.

© Hubert Amiel

 

Progressivement et comme dans un kaléidoscope, on découvre la vie de ces habitants d Seraing, ce quartier défavorisé de Liège où les frères Dardenne tournent et castent les « tronches » leurs films comme s’en moquent certains personnages de la pièce de Rau.

Toutes les étapes de l’histoire vont être reconstituées, parfois crument, parfois presque jusqu’à l’insupportable. Des passages du meurtre sont rejoués de manière très précise, très dure : la soirée en boite de nuit qui a précédé la mort d’Ihsane, sa rencontre avec ses futurs bourreaux, leur passage à l’acte.

Toutefois, Milo Rau ne juge jamais. Il n’excuse pas non plus. Mais sa reprise de ce fait divers doit avant tout servir à questionner, à décortiquer pour mieux comprendre et non pas à gracier ou à condamner ceux qui, de toute façon, l’ont déjà été.

Jouer au théâtre et avec le théâtre

Ce qui fait de cette pièce une réussite, c’est sa capacité à dépasser la dimension sociologique de son sujet. Au-delà de l’analyse du fait divers et des conditions socio-politiques qui ont pu y conduire, La Reprise propose une vraie réflexion sur le théâtre en tant qu’art de la représentation. La pièce questionne le statut de l’acteur, la notion de jeu (à partir de quand joue-t-on ?), de l’image (que montrer ?), du spectateur (ne faudrait-il pas intervenir ?). Tour à tour, les comédiens sont questionnés et filmés, on interroge leur connaissance du fait divers, leur rapport au théâtre, leur vie intime et ce qui, parfois, peut les lier aux auteurs du drame d’Ihsane…

 

“Un peu comme dans Compassion, il y a une histoire qui est racontée mais en même temps,  le centre du projet, c’est une certaine façon d’être acteur sur scène, de parler de quelque chose qui est vrai, de questionner son engagement d’artiste” – Milo Rau

 

 Mais, bien loin d’être une pièce concept et politique dans le mauvais sens du terme, plombante et lénifiante, La Reprise offre aussi quelques moments de véritable comédie lors desquels on ne peut s’empêcher de rire aux éclats (avant, parfois, d’être glacé par la scène suivante…). Ainsi, on se régale du récit de l’acteur incarnant Ihsane (Tom Adjibi) sur son vécu de comédien métis au faciès “de maghrébin”. Il raconte avec délectation ces castings où il prétend parler congolais ou norvégien et constate que, sur scène, il n’a que peu de choix : soit devenir l'”arabe de service”, soit le militant anti-raciste. Ou sinon danseur contemporain.

La fin de la pièce, glaçante, nous laisse étourdi mais conclu à merveille ce spectacle ou c’est ce qui est factice et reconstruit qui, finalement, éclaire le mieux le réel.


Informations pratiques : du 22 septembre au 5 octobre au Théâtre des Amandiers de Nanterre (RER A « Nanterre Préfecture»). En néerlandais surtitré en français et en français. Durée : 1h30. En tournée: les 9, 10 et 11 janvier 2019 au Lieu Unique de Nantes.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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