Transfert #6 : le musée urbain

À tous ceux qui pensaient ne jamais mettre les pieds dans un musée, à tous ceux qui pensaient ne jamais aller voir une exposition, à tous ceux qui ont soif de découverte, à tous ceux qui aiment l’art sous toutes ses formes, à tous ceux qui aiment la culture urbaine mais qui n’ont pas le temps de courir les rues et les terrains vagues, à tous ceux qui n’osent pas : Transfert #6 est fait pour vous. Ce collectif d’artistes street art a posé ses valises, pour sa sixième édition estivale, dans le Virgin Mégastore désaffecté de la Place Gambetta, à Bordeaux.

 

La façade de l'ancien Virgin Megastore de Bordeaux, lieu de l'exposition
La façade de l’ancien Virgin Megastore de Bordeaux, lieu de l’exposition – Droits réservés

Il était une fois la rencontre entre trois collectifs de graffeurs et un artiste sculpteur, autour de bâtiments abandonnés, à Bacalan. Les uns, Club Mickey, Peinture Fraîche et Les Frères Coulures, viennent peindre les murs, l’autre, Jean-François Buisson, y passe souvent avec son camion-benne plein de ferraille : ensemble, ils créent le premier événement Transfert, hébergé dès 2010 dans l’atelier J-F Buisson, Les Vivres de l’Art, à Bordeaux. L’exposition ne durera que trois jours, mais l’année suivante, ils récidivent : le rendez-vous est pris, le collectif Transfert est né. Définissant la formule ADN du groupe comme « une pente grimpante », les artistes visent toujours plus haut, et après le commissariat de Castéja en 2015, ils investissent cet été les 5 000 m2 de l’ancien Virgin Mégastore du centre-ville bordelais, à l’abandon depuis trois ans. L’association culturelle Transfert, créée en 2014, accueille dans ce lieu les quatorze artistes issus des collectifs originels, ainsi que des artistes internationaux, invités par amitié, pour organiser et développer le projet.

On y entre comme dans une boîte, ou presque : les deux poids-lourd qui encadrent ce qui ressemble davantage à un trou dans un mur qu’à une porte ne refoulent personne –l’entrée est même gratuite– mais ils sont aussi impressionnants que des videurs. Une fois passé le portail de leurs épaules, l’obscurité nous y trompe encore : seuls des faisceaux de lumière rouge éclairent les tas de parpaings éclatés, les barrières de sécurité et les câbles pendant du plafond qui habillent les quelques mètres menant au hall bien connu de l’ancien magasin. Là, l’espace est rond et immense : le rez-de-chaussée presque vide est occupé par un comptoir Art Shop de fortune où se retrouvent des bombes de peintures, des livres, des prospectus et des œuvres à vendre. Autour, tout est défraîchi, les peintures s’écaillent, les lumières sont faibles, voire inexistantes. Nous pénétrons un lieu post-apocalyptique, où la vie, une autre vie, a pris de nouveaux droits. Au fond de la cage d’escalier, un tas de bombes de peinture dorée, vides et écrasées, gît, dressé, cadavres implacables des meurtres artistiques. Un mannequin de ferraille, installé sur un matelas et recouvert d’une couverture mitée, mime un SDF endormi, ou mort, peut-être. A ses côtés, un « Mur d’expression libre » permet aux visiteurs de laisser une trace de leur passage, et on peut déjà y lire ce que chantait Ariane Moffat : « L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne ».

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Au fil des trois autres étages, mille univers se télescopent et se côtoient. Des ascenseurs aux escaliers, aux murs, aux sols et aux plafonds, rien n’a été oublié, tout a été exploité. La trentaine d’artistes qui s’est réappropriée les lieux s’est partagée l’espace par tirage au sort, et chacun confronté à des contraintes inconnues y a déposé quelque chose de lui-même. Les visiteurs déambulent dans ces galeries inédites et éphémères, cahoteuses, imparfaites, à la rencontre d’œuvres éclectiques. Des couleurs panaméricaines de Gleo aux décors triangulaires de Crewer, des lettrages paradoxaux de Limpio aux dessins entremêlés et indémêlables de Vilx, tout est installation. Carton, papier, peinture, plastique, fer, câbles, panneaux, les matériaux sont multiples. Sonores, lumineuses, interactives, les performances convoquent la participation des spectateurs, sous forme d’expériences immersives. Un « Mets ton doigt » graffé sur un mur propose ainsi à ceux qui le veulent de s’asseoir dans un wagon de train fictif et de lancer le mécanisme d’une installation murale que l’on devinait à peine. A moins d’un mètre de là, les Parpaintres ont mis en scène un coin de rue, où l’on retrouve un banc, des poteaux, des barrières de fer et une poubelle. Un peu plus loin, un autre artiste ne donne accès à son installation que par des trous dans lesquels il faut glisser un œil pour distinguer ce qu’il se passe derrière les grands murs blancs qui l’entourent.

L’installation interactive au nom du collectif – Droits réservés

Au-delà de l’exposition

Depuis sa création, Transfert a toujours accompagné les œuvres picturales par de la musique, de la vidéo ou encore de la danse, dans le cadre d’événements parallèles liés à l’exposition. Le dernier étage accueille ainsi les visiteurs et les amateurs de danse au bar et sur la piste, au rythme d’une musique électro faisant vibrer les baffes. L’espace est parsemé de tables et de fauteuils-cubes que l’on occupe à sa guise, en profitant d’une vue plongeante sur les rues bordelaises. Tout l’après-midi, les visiteurs et les badauds s’y attardent, parfois s’y arrêtent, et font du quatrième étage, encadré par des mannequins en plastique relookés en flamand rose, un vrai lieu de vie et de rencontres. C’est aussi ça, le mot d’ordre de Transfert : la rencontre. Pendant les trois mois de l’exposition, le collectif multiplie les événements comme autant de moyens de partage entre le public et les artistes, comme autant d’expérimentations qui font la singularité de l’exposition. Les intéressés pourront assister à des concerts, des afterworks, des performances artistiques exceptionnelles, des battles, des brunchs et des projections tout l’été, sur Bordeaux et ses alentours. Des visites de l’exposition sont également proposées et menées tantôt par les artistes du collectif, tantôt par un médiateur culturel, pour permettre de découvrir et de comprendre les œuvres sous un nouvel angle. Dans la même veine de partage et de souci d’une accessibilité élargie, Transfert organise des visites adaptées aux enfants, d’autres plus pointues pour les adultes, et enfin, une formule familiale. Depuis 2014, les particuliers peuvent s’initier aux techniques artistiques du street art et du graffiti aux côtés d’artistes du collectif, pendant trois heures d’atelier. Ces moments privilégiés sont prolongés par une exposition croisée entre les œuvres des visiteurs et celles des artistes encadrants.

Une création de l'artiste colombienne Gleo
Une création de l’artiste colombienne Gleo – Droits réservés

Street art ou pas street art ?

Une question se pose pourtant sur Transfert : du street art en dehors de la rue, du street art dans une galerie de vente, est-ce toujours du street art ? Une exposition de street art soutenue par le Ministère de la culture, est-ce que c’est très street art ça aussi ? Puisant dans une philosophie anarchiste et libertaire, le développement de ces versants légaux et plus institutionnels du graff peut faire s’éloigner le mouvement de ses racines revendicatives et marginales. Beaucoup de graffeurs reconnaissent se cantonner à des productions illégales, considérant qu’il s’agit là du seul moyen de perpétuer leur culture, qui se passe depuis toujours d’autorisation et de compromis. Keag s’exprimait sur le sujet, dans Kapital, un an de graffiti à Paris, en des termes tranchés : « Le graffiti vient de la rue, c’est son milieu naturel, si tu l’en sors il perd toute son essence. »

Le graffiti légal est néanmoins de plus en plus répandu, et il reste primordial dans l’évolution du mouvement. Des lieux comme ceux dont dispose le collectif Transfert, sur une durée aussi longue, offrent aux artistes des conditions de travail idéales, pour produire des œuvres plus travaillées, plus réfléchies, plus conséquentes. C’est aussi un moyen d’expérimenter de nouvelles techniques, de travailler avec plus de précision les motifs et les lettrages. De telles opportunités ont fait passer les graffeurs, au cours du développement du mouvement, de « vandales » à « artistes », qui alternent finalement aisément entre terrains vagues et œuvres rémunératrices. Nombreux aussi sont les graffeurs à considérer leur art comme un art populaire, ouvert, citoyen, qui s’adresse à tout le monde. L’artiste Pest souligne pourtant un paradoxe : « Les gens ne se bougent pas pour aller voir tes pièces dans un terrain vague ou dans une usine désaffectée. » Tous les ans, les expositions Transfert parcourent ce chemin qui sépare le public d’œuvres qui lui sont destinées, et offrent aux créations artistiques une visibilité inédite. Le street art est ainsi mis à l’honneur et surtout, rendu accessible au plus grand nombre, avec plus de 40 000 visiteurs par an. Psyckose, qui confiait au début des années 2000 qu’il ne « reni[ait] pas le côté sauvage et spontané du graffiti », mais qu’il « cherch[ait] parallèlement à développer une image qui s’intègre positivement dans la société », voit sa volonté continuée par l’association bordelaise. Les artistes Transfert eux-mêmes issus de la rue conservent d’ailleurs les grands principes du street art dans ce projet, fondé sur la liberté de création, l’innovation permanente, le caractère éphémère des œuvres et la notion de groupe, qui permet aux artistes de partager leurs compétences et leurs intérêts pour faire avancer le collectif dans son ensemble. Pour Transfert, plus que jamais, l’union fait la force pour atteindre son objectif : développer l’événement et rendre visibles et accessibles ses artistes.

Transfert #6 – 15/19 Place Gambetta – Bordeaux

Du 25 juin au 25 septembre 2016, du mercredi au dimanche, 14h/19h

www.expotransfert.fr

Les artistes de Transfert #6 :

4LETTERS | Bault | Bims | Capdorigine | Charles Foussard | Crewer | Deih | Disketer | Ernest Illm | Farewell | Gleo | Jone | Kendo | Landroïd | Limpio | Mioter | Mozone | Nabis | Obad | Odeg | Mr Kern | Retro | Romi | Rooble | Scaner | Sebas Velasco | Tack | Trakt | Vilx | Zest

Les événements de Transfert #6 :

Axel & Linyo – mp57 | Bass day | Bequest | Bootyben | CharlesX | Fischer | Hoejoen Soli | Indeed | Jan Hendez | Jim jacob | Joey le Soldat | Judaah | Lawkyz | L’Orangeade | Maxi | Négaton / Nems-B Nouch | Raphael Fragil | Ressmoon Superlate | Tentacules Records | Vex Youg | Zaltan |  …

 

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