Zoukak, la théâtre-thérapie à Beyrouth

Le 23 novembre 2017, le collectif de théâtre libanais Zoukak recevait le Prix Culture pour la paix de la Fondation Jacques Chirac. Une belle consécration pour cette petite troupe fondée en 2006 et qui travaille depuis sans relâche à faire du théâtre pour et avec des populations qui en sont éloignées, notamment les réfugiés de Calais. Rencontre avec Junaid Sarieddeen, co-fondateur de Zoukak.

Pour arriver au Zoukak studio, il faut traverser une sorte de périphérique, façon Beyrouth. On hésite à traverser, on pense même abandonner. Et, finalement, un bon quart d’heure plus tard, on pénètre dans le lieu que le collectif Zoukak a investi depuis un an, une sorte de Ménagerie de verre parisienne version locale.

Après une représentation de leur dernière pièce Two heads and a Hand, tirée de textes de Shakespeare, on retrouve Junaid Sarieddeen, acteur mais également co-fondateur de Zoukak pour évoquer les enjeux de la pratique théâtrale au Liban et le travail très spécifique de son collectif avec les populations réfugiées. Un peu épuisé par cette représentation devant un parterre d’adolescents pas forcément habitués du théâtre, il n’en demeure pas moins passionné et passionnant.

© Zoukak

 

Qu’est-ce que le prix de la Fondation Chirac vous a apporté ?

C’est d’abord une grande reconnaissance qui a aussi accru la visibilité de notre travail. C’est également un important et très généreux soutien financier, car il n’y aucune restriction quant à l’utilisation de l’argent si ce n’est celle de l’utiliser pour notre pratique théâtrale. Ce prix est aussi arrivé à un tournant pour Zoukak. Quand on a commencé en 2006, c’était dans un petit appartement, puis on en a ouvert un second pour que des artistes internationaux puissent venir faire des résidences, mais cela était arrivé à épuisement et nous avions besoin d’un nouveau lieu. Le prix de la Fondation Chirac est arrivé dans la foulée de cette inauguration et correspondait donc à un « momentum » pour nous.

« Dans un pays comme le Liban, le théâtre ne devait pas être un espace de déconstruction, au contraire, on avait besoin de reconstruire du sens et des relations car plus rien ne faisait sens. » – Junaid Sarieddeen

Pouvez-vous nous en dire plus sur le parcours de formation des membres de la compagnie, le rôle du politique ?

Nous n’avons pas suivi une formation de théâtre classique, mais des cours au département de théâtre de l’Université de Beyrouth. C’était franchement chaotique, mais pas seulement dans le mauvais sens du terme… Il n’y avait pas vraiment de méthode ou d’approche générale et tout dépendait de chaque professeur et de la (non)-méthode qu’il ou elle suivait. Mais cela s’explique par le contexte politique de l’époque. Le département a été fondé à la fin des années 50 alors que le théâtre libanais prenait une dimension politique et que les professeurs étaient très engagés. Durant la guerre civile et compte tenu de la division de la ville, chaque section de l’université a dû se scinder en deux (pour Beyrouth Est et Beyrouth Ouest) mais le théâtre ne s’est pas arrêté. Néanmoins, après la guerre, il y eu un sentiment général de dépression auquel n’ont pas échappé les gens de théâtre. Chez eux, cela s’est traduit par une croyance en un théâtre de l’absurde et une pratique très abstraite, très post-moderne qui revendiquait la rupture de sens. Il était alors très difficile de construire des narrations et de travailler sur des textes (qu’on ne savait d’ailleurs pas dire) et il s’agissait plus d’un travail physique. En fondant Zoukak, nous étions conscients de ces enjeux: le texte, la relation à notre histoire, le type de narration que nous avions besoin de récréer.

La pièce “Hamlet Machine” © Zoukak

 

« On ne propose jamais de matériau ou de texte mais on se base sur la relation de l’individu au groupe, et sur comment instaurer un espace de sécurité qui permette à chaque individu de parler de ses problèmes et, éventuellement, de les surmonter. » – Junaid Sarieddeen

Qu’en est-il de ce qui fait votre spécificité, la méthode de « thérapie par le théâtre » que vous utilisez notamment avec des enfants handicapés ou des réfugiés ? 

En 2006, alors que nous formions Zoukak, la guerre avec Israël a commencé et nous nous sommes trouvés parmi les populations déplacées. D’abord on a juste participé aux premiers secours puis, une fois que les choses se sont un peu stabilisées, nous avons commencé à constituer des cercles de théâtres dans des lieux publics et des écoles qui étaient pleins de réfugiés. Progressivement, nous avons perfectionné la thérapie par le jeu d’un de nos membres pour en faire une vraie technique applicable aux populations déplacées ayant presque tout perdu. En parallèle, on a commencé un travail de grande échelle sur l’ensemble des camps de réfugiés palestiniens du Liban. On a réussi à développer des espaces de sécurité (safe spaces) dans des situations très difficiles. On ne propose jamais de matériau ou de texte mais on se base sur la relation de l’individu au groupe, et sur comment instaurer un espace qui permette à chaque individu de parler de ses problèmes et, éventuellement, de les surmonter. L’approche va du psychologique (l’individu) au politique (le public) en passant par le social (le groupe). Chaque atelier de travail doit conduire à une représentation car la « thérapie » réside justement dans ce trajet du personnel au politique.

Avez-vous travaillé avec des réfugiés syriens ?

Oui évidemment, beaucoup. On travaille avec toutes les populations réfugiées: des libanais, des palestiniens, des syriens mais aussi des irakiens ou des soudanais. Nous avons aussi travaillé en Serbie et à Calais.

Justement, à propos de Calais, pouvez-vous en dire plus sur cette expérience « française » ?

C’était une magnifique expérience. Nous sommes allés trois fois dans la « Jungle », du début à sa toute fin. On a travaillé via Good Chance, une initiative fondée par deux comédiens londoniens qui installent des lieux de théâtre éphémères. Le Royal Court Theatre de Londres leur avait parlé de nous, et nous les avons aidés à démarrer et cadrer le projet (un grand dôme au milieu même de la jungle). Ensuite, nous y sommes retournés pour 15 jours de travail durant la période des fêtes de fin d’année qui se sont conclus par une série de représentations de 6h le 31 décembre. Cela a commencé à 15H30 l’après-midi et chaque demi-heure on célébrait la nouvelle année d’un des pays d’origine des migrants qui participaient à l’atelier (12 pays au total). C’était une des nuits les plus incroyable et intense de ma vie ! Le travail à Calais était très spécifique car l’énergie de l’endroit est très particulière et difficile. Les gens ne sont pas apaisés, ils sont toujours en mouvement, ils veulent constamment changer d’endroit et sont toujours en alerte. Or, le théâtre consiste à créer du temps et de l’espace, ce qui, quelque part, va à l’encontre de cette « énergie ». Dire aux gens de prendre un peu de temps pour parler ou faire un exercice, c’est très difficile mais c’est aussi très intéressant car cela crée une dynamique différente et on a dû adapter notre technique.

Installation d’un des dômes de Good Chance © Good Chance

 

Quelle est la situation du théâtre au Liban, quels sont les enjeux financier et politique autour de la création théâtrale ? 

Le Liban possède de belles institutions culturelles, notamment dans le domaine des arts visuels et de la danse. Cela reste centré à Beyrouth mais nous avons créé des formes pour aller dans les régions et les villages et rompre avec le « monopole » culturel de la capitale. On aussi créé un programme à destination des écoles, « Zoukak open doors », qui invite des écoles situées dans l’ensemble du Liban à venir voir nos spectacles. Cet après-midi par exemple, nous avions des étudiants de Beyrouth, des scouts et des élèves originaires d’un village situé à plus de 45 minutes. Toutefois, le pays n’apporte quasiment aucun soutien public ou gouvernemental au théâtre. Tout ce qu’on peut voir relève d’initiatives et d’engagements personnels. Il faut toujours commencer à zéro, trouver des fonds, des structures, des lieux pour répéter. Les financements viennent d’organisations internationales, européennes pour l’essentiel, même s’il y a quelques fonds du monde arabe. Le défi, c’est que ces fonds sont alloués selon des critères et une politique propre à l’organisation qui les donne. Or, en tant qu’artiste, c’est notre rôle de satisfaire ces critères sans nous éloigner de ce en quoi l’on croit. Il faut donc être assez intelligent dans le choix et le traitement des sujets. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de liberté mais ces fonds reposent néanmoins sur une approche culturelle particulière. Par ailleurs, au Liban il y a aussi une question de censure directe des pouvoir publics vis à vis de laquelle il ne faut pas adopter une attitude simpliste. Certes, il faut confronter la censure, mais notre objectif reste de faire et de montrer notre travail donc, là aussi, il faut trouver des moyens… A Zoukak, quand on commence un travail, on débute toujours par s’interroger nous-mêmes sur ce dont on veut parler, et puis seulement après on commence à chercher des soutiens.

 

 


La compagnie sera à Montpellier fin 2018. Junaid Sarieddeen sera également au Festival d’Avignon en juillet 2018 en tant que dramaturge de May he rise and smell the fragrance,  la dernière pièce du jeune chorégraphe libanais Ali Chahrour. Informations et réservations ici.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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