Festival d’Avignon – « Les choses qui passent » d’Ivo Van Hove : A la recherche du temps perdu 

Après Les Damnés en 2016, Ivo Van Hove présente cette année au Festival d’Avignon une pièce adaptée de Louis Couperus, le « Proust néérlandais ». Sous des abords sombres et austères sur le fond comme sur la forme, la pièce s’avère surtout d’une mélancolie universelle. Magnifique. 

(c) Christophe Raynaud de Lage

Hantise du temps qui passe ou qui est déjà passé, peur ou attente de la mort mais aussi frustration sexuelle, voila le quotidien des familles de Lot et Elly qui sont sur le point de se marier.

Toutes générations confondues, aucun n’a vécu la vie qu’il voulait, toujours retenus et contraints pas l’institution familiale et le mariage. Même Lot, qui n’a pas encore épousé Elly semble pourtant déjà le regretter. Car le regret et la mélancolie sont finalement les activités favorites de cette galerie de personnages qui se tient devant nous. Cela leur tient compagnie jusqu’à ce que la mort vienne les libérer… 

(c) Christophe Raynaud de Lage

Louis Couperus, entre Marcel Proust et Thomas Mann  

Louis Couperus est un auteur néerlandais majeur mais peu connu en dehors de son pays d’origine. Traitant certain thèmes communs à Proust (le passage du temps notamment), il peut également se rapprocher de Zola pour l’aspect « chronique sociale ». Vif critique de la société et de ses institutions, notamment le mariage, qui brident et broient l’individu, Couperus s’inscrit également dans le courant « fin de siècle » et, comme Thomas Mann dans Les Buddenbrook, dénonce (ou constate) le déclin et la décadence d’une certaine société. 

Famille je vous hais 

Sur scène, dans une scénographie signée – comme toujours chez Van Hove – par Jan Versweyveld, une sorte d’immense salle d’attente: une grande dalle claire au centre, deux rangs de chaises de chaque côté, un miroir au fond. Tous les personnages (une grand-mère, son amant, des enfants et des petits enfants, un docteur etc.), entièrement de noir vêtus, sont réunis dans cet ersatz de purgatoire. Chaque génération y expose ses espoirs déçus (l’amour, la carrière), ses doutes mais aussi ses crimes (l’adultère et le meurtre) et ses vices (la pédophilie). La famille y apparait comme étouffante et mortifère, une sorte d’incubateur de la maladie de la mélancolie qui envahit progressivement chacun des personnages mais dont aucun ne semble pouvoir s’échapper. Seule Anna, la soeur de Lot, a réussi (en vivant en concubinage !) à se libérer (elle et son amant Aldo sont d’ailleurs les seuls personnages vêtus de couleurs). 

(c) Christophe Raynaud de Lage

Un mariage et des enterrements 

L’institution familiale, il faudrait pouvoir l’éviter mais, chez Couperus, seule la mort semble pouvoir délivrer les personnages. Alors ils l’attendent. Lot, auteur frustré de 38 ans se résigne à épouser Elly bien qu’il sache que ce mariage ne le rendra pas heureux. Toutefois, la société l’exige et, si cette union a, dixit lui-même « plus de sympathie que de sensualité », elle aura au moins le mérite de le sortir de sa solitude. Certains font parfois des tentatives folles de briser leurs chaines. Ainsi, la grand-mère, Ottilie et son amant, Takma, se sont-ils résolus, soixante ans plus tôt, à tuer le mari d’Ottilie… certes, depuis ils s’aiment mais dans le secret et le remords qui ne les laissent pas tranquilles. Seule la mort semble être une perspective envisageable, une libération. Alors progressivement, ils s’éteignent. 

De la frustration sexuelle 

Si Couperus est effectivement un auteur du temps qui passe et du déclin, c’est aussi un auteur de la modernité, notamment dans son approche de la question sexuelle. Alors que les écrits de Couperus se déroulent à la fin du XIXème, les personnages sexuellement fort y sont les femmes: la grand-mère, la mère de Lot mais aussi sa soeur. Elles ont un appétit sexuel qu’elles entendent assouvir, à l’intérieur ou à l’extérieur du mariage (voir des mariages, puisqu’elles ont toutes tendance à se marier plusieurs fois…). 

Couperus démonte astucieusement – et d’une manière bien moins convenue qu’on ne pourrait  le croire – l’institution du mariage et questionne le passage du temps en amour et ce qui fait qu’on aime et qu’on arrêt d’aimer. 

(c) Christophe Raynaud de Lage

Mise en scène frustrante

Une pièce très intéressante sur le fond qui pèche pourtant un peu par sa forme. Ivo Van Hove, qui est surement un des metteurs en scène de théâtre les plus demandés au monde, créé beaucoup et il est difficile de ne pas le voir se répéter. 

Il y a ici quelques très bonnes idées soutenues par les toujours très bons acteurs de la troupe du  toneelgroep d’Amsterdam: la présence du musicien Harry de Wit sur scène, le fait de faire joueur les personnages âgés par des comédiens plus jeunes (et inversement) fonctionne également tout à fait et souligne que la vieillesse c’est « dans la tête » et que certains peuvent déjà être vieux et fatigués avant de l’être effectivement. 

Si, pour cette pièce, l’approche très froide du plateau d’Ivo Van Hove, à la limite du rigorisme, sert très bien le propos, on souhaiterait tout simplement qu’il se passe plus de choses sur scène. Certains moments de grâce sont évidents (la reconstitution du voyage de noces de Lot et Elly, petite parenthèse enchantée, musicale et colorée), on en voudrait seulement plus. Mais il parait que la frustration et le regret font de bonnes pièces, alors… 

Informations pratiques: Au Festival d’Avignon jusqu’au 21 juillet. Durée 2h10. En néerlandais surtitré.  http://www.festival-avignon.com 

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés