Avignon 2017 – Un anniversaire exceptionnel au Cloître des Carmes pour Sopro

C’est l’histoire de celle qui murmurait à l’oreille des comédiens. Cristina Vidal, une des dernières souffleuses du Portugal, travaille depuis 25 ans au Teatro Nacional D. Maria II, dans l’ombre. Tiago Rodrigues l’a choisie pour sujet de sa pièce, Sopro. Cette fois, elle est sur scène. Pour une fois, souffler c’est jouer.

Le 14 février 1978, Cristina Vidal qui respirait depuis déjà quelques années, commence à souffler. À cinq ans déjà elle disait qu’elle désirait aller au théâtre en se justifiant ainsi  auprès de la directrice pour qu’elle la laisse entrer « j’aime les choses que je n’ai jamais vues ». Elle voit alors sa première pièce depuis le trou du souffleur. Mais au Cloître des Carmes en 2017, par les chaudes soirées d’été qu’offre Avignon durant le Festival, c’est elle que le public voit en premier sur scène, seule. Elle passe du côté de “ceux qui se confondent à l’obscurité” à la lumière. Et pourtant, elle n’en voulait pas, de cette lumière. “Un souffleur sur scène, ça n’a pas de sens !” Et Tiago Rodrigues de la convaincre. Une partie du spectacle s’attachera à montrer cette réticence, en reproduisant les débats initiaux sur scène. Tout le processus créatif de Tiago Rodrigues se déroule sous les yeux du public. Il écrit d’ailleurs dans sa note d’intention :

“Les première minutes de mes spectacles reproduisent les problèmes des premiers jours de répétition.”

Murmurer pour sauver

Par ailleurs, la souffleuse va peu à peu montrer son humanité, sa subjectivité, commentant ici et là l’oreille ou les fesses des comédiens. L’humour s’immisce en permanence, lorsque le personnage de L’Avare est joué par un acteur qui ne connaît pas son texte, ou quand les acteurs déclament absolument tout ce que dit la souffleuse lorsqu’elle passe derrière eux, même si ce n’est pas leur texte… Mais ce qui est visible, c’est que les comédien-ne-s se terrent dans un grand silence lorsqu’elle n’est pas là : indispensable, la souffleuse ? Elle les “sauve de l’accident”, elle remplace leurs poumons, elle leur montre aussi les déplacements telle une metteuse en scène.

Le spectacle interroge poétiquement les limites et l’essence du théâtre. Son personnage est constamment magnifié par toutes ces petites histoires de coulisse collectées, tous ces souvenirs comme autant de fictions autour d’un bâtiment de théâtre, elle qui est la mémoire et la conscience du théâtre. La mise en scène de Rodrigues est composée de plusieurs niveaux dans une grande et simple intelligence, la scène se mêle aux coulisses, la beauté à la technique, la vie se confond au théâtre.

“Acteurs, techniciens, personnages, nous respirons tous le même air. C’est peut-être pour ça que nous revenons toujours aux mêmes histoires.”

En tout et pour tout, si l’on chronométrait tout ce qu’elle a soufflé – Tchekov, Molière, Racine… – sa carrière aura duré 18 minutes et 23 secondes. 18 minutes et 23 secondes pendant lesquelles murmurer tout bas a suffi pour sauver quelqu’un.

Un anniversaire exceptionnel

“Cristina a toujours fêté son anniversaire à l’ombre, je crois qu’aujour’hui il serait temps de lui souhaiter un joyeux anniversaire à la lumière.”

Tels ont été les mots de Tiago Rodrigues, apparu à la fin de la pièce, le 9 juillet au Cloître des Carmes. Et le public d’entonner le chant connu de tou-te-s dans la langue qu’il veut, en compagnie des comédien-ne-s et du metteur en scène Lisboète, pour un moment de grâce comme il en existe uniquement en Avignon.


Les dates de Sopro après le festival, en France : Tarbes le 13 mars 2018, Festival Terres de Paroles en avril 2018, Théâtre National de Toulouse du 19 au 22 juin 2018, Théâtre de la Bastille à Paris et de la Criée à Marseille, saison 2018/2019.

Hortense Raynal

Rédactrice Maze Magazine. Passée par Le Monde des Livres.