« On apprend tellement en regardant autour de soi » : entretien avec Isabelle Daëron

Isabelle Daëron est designer industriel. Diplômée de l’ESAD de Reims et de l’ENSCI-Les Ateliers, elle est la lauréate 2015 des Audi Talents Awards dans la catégorie design. Elle travaille beaucoup autour des flux, de la circulation des fluides. Elle questionne l’environnement, au sens de ce qui nous entoure ; elle questionne l’habitabilité, les éléments. Elle a créé son studio en 2010 et enseigne le design objet à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris. Nous nous sommes entretenus avec elle afin d’évoquer son parcours, ses travaux, la création et le design en général.

Comment a commencé votre parcours, qu’est ce qui vous a dirigée vers les études de design ?

Au départ je ne voulais pas forcément faire du design, j’hésitais avec des études d’art ou d’architecture et puis progressivement j’ai découvert l’ENSCI-les ateliers, et je me suis dit que c’était l’école que je voulais faire, qui avait à la fois un enseignement très technique et, en même temps, elle laissait une ouverture dans l’approche du design. Je crois que pendant mes études j’étais très critique par rapport au design et c’est au fur et à mesure des projets et en le pratiquant que ça m’a confortée dans ce choix. Les choses se sont faites petit à petit, je ne voulais pas devenir designer. Par contre j’aimais beaucoup le dessin, et je crois que c’est le dessin qui m’a amenée à cette discipline.

Parlons un petit peu de votre dessin, qui est très particulier.  Le dessin est-il pour vous un moyen d’exprimer des choses sur le projet que l’objet finalisé ne traduit pas ? 

Le dessin est un outil de représentation et de fabrication, de conceptualisation du projet. La manière dont je l’utilise est très entremêlée avec la notion de projet. J’utilise le dessin de différentes manières, les dessins que je montre sur mon site sont ceux qui arrivent au début du projet. Ce sont des dessins d’intention, une fois que j’ai mis en place un principe, que je sais comment l’objet va fonctionner, va interagir avec des flux, par exemple. Je fais un dessin qui fixe l’idée. C’est un peu l’idéal ; le dessin permet de raconter des relations que l’objet ensuite doit porter de manière autonome, les rapports de cause/conséquence qu’il va falloir ensuite traduire dans un objet.

Vos projets comme vos dessins sont très colorés : la couleur apporte-t-elle quelque chose en plus ? 

Oui, c’est sûr. La couleur, c’est une signalisation, surtout quand on s’inscrit dans un environnement végétal ou urbain avec des ambiances colorées assez affirmées. C’est un moyen de souligner un objet artificiel et de voir s’il s’inscrit en contraste ou en intégration avec l’environnement.La couleur est aussi une manière de faire le lien avec les dessins d’intention. Je n’ai pas de règle par rapport à la couleur, il y a aussi beaucoup d’intuition. Je pense au banc sonore que j’avais fait ; les couleurs ont évolué en fonction des matériaux, des types de revêtements possibles. C’est pas très clair ce que je vous raconte…

Si je comprends, la couleur agit comme une signalétique et permet de mettre en valeur ce qu’il y a à voir ?

Oui, c’est ça.

Vous avez réalisé un projet, Climat et transition, dans un hôpital, où vous avez utilisé la couleur pour casser la perspective des longs couloirs. Comment fait-on pour aborder un domaine qu’on ne maîtrise pas, la neurologie, et répondre à des besoins qu’on ne connaît pas soi-même ? 

C’est amusant que vous me parliez de ce projet, parce que quand vous m’avez posé la question de la couleur je voulais vous en parler – en fait, ça a été un projet super important pour moi, j’ai appris plein de choses. Je l’ai fait avec deux personnes en sortant de l’école. Ce travail de la couleur a changé ma manière de l’utiliser. J’ai été plus attentive après, à force de manipuler des nuanciers. Pour répondre à votre question, quand on est confronté à un domaine qu’on ne connaît pas du tout, moi, à chaque fois j’essaye de lire un maximum, trouver des ouvrages qui peuvent me renseigner sur des choses très concrètes. Par exemple, pour des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, il y a des choses qu’il faut éviter de faire, comme des contrastes très affirmés ; ils peuvent être interprétés comme des trous par la personne et être source d’angoisses. C’est quelque chose qui m’intéresse, j’ai envie de travailler dans des contextes très spécifiques. Par exemple, là, je travaille sur les réseaux d’eau potable, il y a plein de choses que je ne connais pas, et c’est aussi en rencontrant des spécialistes, des techniciens, que progressivement on réussit à comprendre les enjeux et à y répondre le mieux possible – en tous cas, j’essaye.

J’ai l’impression que vos travaux sont souvent orientés autour du bien-être, est ce que c’est une problématique qui a toujours été présente, depuis que vous étiez étudiante ? 

Il y a des phrases qu’on entend souvent, selon lesquelles le design aurait pour tâche de rendre le monde plus habitable. Belle phrase,  bel objectif. Quand j’étais étudiante je me disais « super, c’est vraiment ça que j’ai envie de faire », dans une posture assez naïve. En réalité on est rapidement confronté à toutes les normes, tout le poids de la technique… Toute la poésie qu’il peut y avoir dans cette phrase est passée à rude épreuve face à la réalité. Par exemple pour l’hôpital, ce qui était important pour nous c’était de reconnecter les services avec l’extérieur – extérieur que les patients qui restent là pendant des semaines ne voient pas, avec lequel ils n’interagissent pas, alors que cette relation est hyper importante. Elle est du domaine du sensible et ça participe à l’équilibre psychologique et psychique de la personne. C’est vrai que ça m’intéresse d’essayer de créer des liens entre intérieur et extérieur. Ce n’est pas seulement l’Environnement avec un grand E, dans le sens écologique du terme ; c’est tout ce qui nous entoure.

Quand vous commencez un projet, êtes-vous inspirée par un lieu, par une problématique en premier ?

C’est souvent une rencontre, il faut qu’il y ait un contact, ou une commande, un appel d’offre : il faut un besoin, au début. C’est très variable ; quand on me propose de faire une installation pour une exposition, dans ce cadre-là, je pars du lieu. J’essaye de comprendre dans quel environnement je vais intégrer un dispositif, pour prendre appui au maximum sur les éléments présents : un arbre, des matériaux, un canal… Et en même temps, raconter au mieux ce lieu au travers du dispositif. Et de cela découle le choix de matériaux, couleurs, flux… Ça va, je réponds bien ?

Très bien ! Dites-moi, est ce que vos projets sont reproductibles, est-ce qu’un projet est ancré dans un lieu, ou peut-il être déplacé dans un autre environnement ? 

Il y a deux choses. Reproductible, oui, parce que en général je fais des plans de ce qui est conçu, c’est réalisé avec des entreprises. Je m’inscris dans des processus soit artisanaux soit industriels. Maintenant, pour l’autre question, ça dépend des projets. Il y a des projets pensés pour un lieu mais qui peuvent être utilisés ailleurs, dans des contextes qui s’en rapprochent.

Quel est votre rapport à l’industrie ou l’artisanat, et que faites-vous vous-même ?

J’aime beaucoup travailler avec des entreprises, avec des artisans, parce que ce sont eux qui ont le savoir-faire, et j’apprends beaucoup, et c’est dans le dialogue que le choix de finition, parfois de process, sont réalisés. Je ne suis pas artisan, je suis designer. Je fais des tests, mais je n’ai pas le matériel pour prototyper les choses. Par exemple, je voulais faire un projet en céramique ; je n’ai pas de four, et je n’ai pas les techniques. Il y a des choses que je peux réaliser dans mon atelier mais ça dépend des projets.

Pensez-vous que le design pour tous est une utopie ?

Je me méfie un peu des discours qui généralisent des postures ; je trouve que le monde est complexe et je préfère vraiment faire cas par cas. Là j’étais en train d’écouter une émission sur l’accessibilité aux personnes handicapées ; et le fait de généraliser les normes PMR à tous les bâtiments où chaque chambre d’établissement doit être accessible, pour moi, c’est une hérésie. C’est du gaspillage, ça entraîne des coûts, alors que 100% de la population n’est pas handicapée. Je trouve que c’est un peu dogmatique de promouvoir ça ; tout dépend du contexte, il n’y a pas de recette magique.

Que lisez-vous ? 

J’aime bien lire les essais d’art et d’architecture. Après, en fonction du projet, ça dépend, j’avais été beaucoup marquée il y a quelques années par un livre de Francis Hallé, Éloge de la plante ; c’est plus de la biologie. Je lis des choses assez techniques. En ce moment je lis beaucoup sur l’eau, sur l’urbanisme… J’aime bien apprendre des choses, je n’ai pas de règle.

Est-ce que vous écrivez ?

J’aimerais le faire plus. Je ne le fais pas beaucoup, par manque de temps. Actuellement je prépare une publication pour septembre dans le cadre de l’accompagnement des Audi Talents Awards. J’ai invité cinq auteurs à écrire, l’enjeu était de faire intervenir des gens qui ne font pas partie du milieu du design. Je vais écrire un texte introductif pour expliquer cette intention de réunir des auteurs et pointer certains enjeux liés aux flux dans l’espace public.

En dehors du design, quels sont vos centres d’intérêt ?

Le cinéma… Je trouve que le design a des relations avec tout. Il y a une chose que j’ai pas dite au début mais en y réfléchissant, ce que je trouve super avec le design, c’est qu’en le pratiquant on comprend de plus en plus les formes qui nous entoure. Elles sont définies par les normes, par nos moyens de production par le contexte. On apprend tellement en regardant… Je baigne tellement dedans, à la fois je pourrais vous répondre qu’il y a tellement de choses qui m’intéressent… je sais pas.

Sur quoi aimeriez vous travailler si vous pouviez tout faire ?

Bonne question… En ce moment je suis tellement dans mes projets que j’ai du mal à me projeter dans d’autres projets à venir. Jusqu’à maintenant j’ai réussi à réaliser des prototypes ; mon souhait pour la suite serait de les intégrer de manière pérenne et avoir des projets de plus grande ampleur pour avancer et continuer à travailler en équipe, toujours sur des problématiques liées aux flux.

Comment avez-vous fait connaître vos premiers projets ? Par des concours ou par d’autres biais ?

Le premier projet, on peut dire que c’était Climat et transition, l’hôpital. Juste avant, on avait répondu à quatre étudiants à un concours sur l’amélioration de la vie des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et on avait gagné le premier prix, ce qui nous a un peu fait connaître et qui nous a permis ensuite d’avoir des commandes. Faire des concours quand on est étudiant, c’est un moyen de se faire la main et de tendre vers la réalisation de projet une fois sortis de l’école. C’est aussi des rencontres, aller rencontrer certaines personnes dont le travail vous intéresse… C’est un ensemble de choses.

Retrouvez tous ses projets et actualités sur son site.

 

1 commentaire
  1. When choosing the colours for you office, there are a few basic points to consider. cbekdekedgce