Peintures algorithmiques : de la figuration vers l’abstraction

L’ère numérique dans laquelle le monde est entré il y a maintenant quelques décennies a transformé nombre d’habitudes humaines. Ne pouvant être réduit à son aspect technique, le numérique a également entrainé des transformations culturelles majeures, au point que l’on parle aujourd’hui de véritable culture numérique. Cette nouvelle culture provoque un bouleversement dans la relation du producteur et du public à l’œuvre culturelle, et à l’art en général : c’est précisément ce que Quayola, un artiste italien basé à Londres, explore dans sa série de peintures numériques intitulée Pleasant Places.

L’image est d’abord très nette : le tableau ressemble davantage à une photo. Une nature foisonnante se présente au spectateur dans ses moindres détails : la forme des arbres, des feuilles, le vent qui les agite. Puis les textures détaillées de ces feuillages, de cette végétation crue, sont peu à peu réduites à des masses de couleurs. Les contours se brouillent et la nature devient dense, informe, impénétrable, les données brutes de la couleur remplaçant les motifs du paysage initial. Les tableaux numériques de Quayola, véritables œuvres animées et contemplatives, opèrent ainsi une synthèse inattendue entre l’art figuratif et l’art abstrait, une transformation progressive des textures picturales de son paysage bucolique en une nouvelle peinture vivante, évolutive et fourmillant de détails floutés.

Du mois d’avril au mois de novembre 2016, le domaine de Chaumont-sur-Loire accueille les installations audiovisuelles immersives de cette série, Pleasant Places. Ce nom n’est pas un hasard : il fait référence aux séries de gravures et de peintures de paysages produites en Hollande au XVII° siècle. Ces œuvres représentaient des lieux incarnant une existence insouciante et sans entraves aux yeux des citadins : la campagne, la forêt, la nature. Également inspiré par Van Gogh, Quayola se sert de ces paysages comme un point de départ, un prétexte pour créer un mouvement à l’intérieur même du tableau. Ses expérimentations hybrides s’appuient sur la technique du mapping, sur des images d’analyse et sur des algorithmes permettant la création de ce mélange d’images animées en 3D.

De l’hommage au bouleversement

Quayola a grandi avec une mère peintre : il a un rapport particulier à l’art et son histoire ; inspiré par l’art ancien et ses représentations formelles, il rend hommage, avec Pleasant Places, à la tradition classique de l’art pictural et paysager occidental. Mais, fasciné par la tension permanente entre le réel et l’artificiel, entre la représentation et l’abstraction, il fait ensuite muter cette tradition figurative vers de nouvelles dimensions audiovisuelles, vers l’abstraction numérique. Les compositions résultant de ce travail de recherche et de synthèse restent ainsi suspendues entre la profondeur du paysage et la surface de l’écran, entre le figuratif et l’abstrait. Ce bouleversement technologique opéré par Quayola réconcilie alors deux esthétiques, voire deux publics que tout oppose, grâce à ce lien insolite entre tradition et véritable modernisme.

Cette pratique récurrente de transcendance des genres s’inscrit dans une réflexion plus large de l’artiste : il affirme avoir une vision contextuelle plus en rapport avec la façon dont les nouvelles technologies sont en train de modifier la manière dont les gens perçoivent et explorent le monde qui les entoure. Le fait de reprendre des images anciennes, composant notre culture visuelle, est une manière pour Quayola d’élargir le débat sur la façon dont la technologie façonne les peuples et leur culture. L’artiste avait déjà exploré la frontière entre art et technologie dans sa série de sculptures digitales Captives : des robots industriels reproduisaient alors les statues inachevées de la série Prigioni de Michel-Ange. Il est ainsi étonnant de constater que Quayola parvient, à l’aide de la technologie, à faire découvrir, redécouvrir et aimer un art classique peu démocratisé, en le rendant vivant, sensible et attractif.