« Qui a tué mon père », théâtre très politique

Stanislas Nordey signe une mise en scène émouvante du du pamphlet politique et intime d’Edouard Louis.

En 2014, Edouard Louis publiait En finir avec Eddy Bellegueule, un récit dans lequel il racontait, sur le modèle du Retour à Reims de Didier Eribon, son enfance difficile d’enfant queer  dans un milieu défavorisé. Son père y apparaissait comme une figure quasi-monstrueuse, brutale, raciste et homophobe. Fin 2018, Edouard Louis publie Qui a tué mon père, un court livre en forme d’adresse à son père devenu quasiment méconnaissable : séparé de son épouse, il est désormais quasiment invalide diminué par un diabète sévère et une vie de labeur. Edouard Louis revient sur ce destin et en explore les raisons politiques.  

« C’est ce déplacement qui s’est opéré entre En finir avec Eddy  Bellegueule et Qui a tué mon père: partir de la violence exercée  par mon père contre sa femme, contre moi, contre les étrangers avec  le vote Front national, pour en chercher la source. Je m’intéresse  à la violence comme un flux, qui traverse les corps.­ »

Edouard Louis

 Nordey et le père

Sur scène, Stanislas Nordey. L’acteur est à l’origine de l’écriture de ce texte, rien d’étonnant donc à la retrouver sur le plateau, mais également à la mise en scène. Il prête son corps et sa voix aux mots d’Edouard Louis, au milieu d’une scénographie subtile (bien que monumentale) d’Emmanuelle Clolus.  La scène est délimitée par des agrandissements photographiques d’un  lotissement comme il en existe surement des millions en France. C’est le fameux péri-urbain où le taux de chômage dépasse allégrement les 10% et qui vote Rassemblement National. C’est noir et blanc bref c’est (très) gris. Parfois ça devient rouge comme si ça s’embrasait subitement. Dans la réalité, c’est morne et déprimant à souhait. Au théâtre, c’est sublimé, hypnotisant et beau.

Au centre, Stanislas Nordey apparait d’abord petit. Il chuchote presque, assis à une table face à un mannequin qu’on comprend symboliser le père d’Edouard Louis. Il relate des souvenirs d’enfance du jeune auteur, douloureux mais aussi touchants, voire drôles. On retrouve le petit garçon délicat, efféminé, et fan de Titanic, malmené par ce milieu ouvrier obsédé par la virilité. Progressivement, les mannequins se multiplient, tous dans des poses qui évoquent la prostration, la souffrance physique et mentale.  Ces poupées de plastique sont mutiques, à l’image du vrai père d’Edouard Louis que parler essouffle systématiquement et qui ne peut respirer sans l’assistance d’une machine.

Durant l’heure cinquante que dure le spectacle, Stanislas Nordey donne toute la mesure de son art et on n’imagine mal qui d’autre, dans le théâtre français, serait en mesure d’adresser et projeter un texte de manière aussi claire, efficace et émouvante.

Masculinité mortifère

Dans Une soudaine liberté, identités noires et cultures urbaines (Grasset, février 2019), l’essayiste américain Thomas Chatterton Williams relate son enfance dans le New Jersey. Métis (c’est à dire, noir) il a été témoin de l’impact des codes de la masculinité noire sur le devenir des jeunes africains-américains. Ces injonctions à l’ultra-virilité, à la violence et à la remise en cause de toute autorité condamnent une partie de cette population à l’exclusion sociale au mieux (à la prison et la mort au pire).

Pour Edouard Louis, les codes de la de la masculinité provinciale et campagnarde ont le même impact sur les hommes tels que son père qui y vivent. Pour être un « vrai mec » et éviter à tout prix d’être «une gonzesse », il faut parler et être fort, mais aussi défier constamment l’autorité, sortir aussi vite que possible du système scolaire, boire, frapper s’il le faut. Des comportements qui permettent de s’affirmer dans son microcosme direct mais qui, à l’échelle d’une société organisée autour de codes bourgeois et policés, assignent forcément à la position de dominé.

Mais chez Louis, les vrais coupables de cette « mort sociale » ne sont pas les individus eux-mêmes mais la politique et, surtout, les responsables politiques.   

« Si l’on considère la politique comme  le gouvernement de vivants par d’autres  vivants, et l’existence des individus  à l’intérieur d’une communauté qu’ils  n’ont pas choisie, alors, la politique,  c’est la distinction entre des populations  à la vie soutenue, encouragée, protégée,  et des populations exposées à la mort,  à la persécution, au meurtre. »

Edouard Louis, Qui a tué mon père

Théâtre très politique

Souvent, le théâtre politique va chercher du côté du théâtre documentaire pour livrer l’autopsie d’un fait historique ou divers ancien. Dans Qui a tué mon père, le politique se vit au présent et les accusés sont des figures de notre quotidien presque immédiat : Nicolas Sarkozy, Xavier Bertrand, Martin Hirsch, Myriam El-Khomri et Emmanuel Macron. Ils sont cités et accusés d’assassiner à petit feux cette partie de la population qu’ils traitent d’assistés ou de fainéants. Edouard Louis offre à son père – et ceux de sa classe – une biographie sociale dans laquelle on ne se contente pas de nommer les mesures politiques (création du RSA, abaissement des APL) mais où l’on cite les hommes et les femmes qui les font adopter.

Parti pris violent et injuste pour certains, simpliste pour d’autres. Qui a tué mon père n’est pas un procès équitable dans lequel on cherche calmement les coupables en posant des questions. C’est un pamphlet contre des ennemis connus et identifiés (d’ailleurs, il n’y a pas de point d’interrogation après le titre).

Crédit : Jean-Louis Fernandez

Le diagnostic et l’analyse qui sont assenés sur scène peuvent faire débat (tant mieux ?) mais, pour le spectateur de théâtre bien calé dans son fauteuil, il y a de la satisfaction à vivre dans un pays dans lequel ce type d’œuvre existe. Alors que les récits de journalistes assassinés et d’artistes censurés sont monnaie courante, il faut se réjouir, célébrer et continuer de défendre ces manifestations de la liberté d’expression. Il ne s’agit d’être pour ou contre, d’accord ou pas d’accord mais, tout simplement, d’être. Sur scène et dans la vie.

C’est surement une vision de la politique et de ses enjeux qu’Edouard Louis jugerait purement “esthétique”, comme comme seuls les (pseudos)bourgeois de la ville peuvent en avoir alors que pour les déclassés, les chômeurs et les handicapés, la politique est synonyme de vie ou de mort. Il aurait raison et tort à la fois parce que c’est toute notre société surement qui mourrait de ne plus être capable de produire ce type de spectacles.


Qui a tué mon père, texte d’Edouard Louis mis en scène par Stanislas Nordey. Avec Stanislay Nordey. Durée : 1h50. Jusqu’au 3 avril au Théâtre de la Colline à Paris puis en tournée. Informations et réservations ici.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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