Théâtre – « Retour à Reims » : le road trip sociologique de Thomas Ostermeier et Didier Eribon

Jusqu’au 11 février, le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier propose la version française de sa lecture de Retour à Reims de Didier Eribon. Une belle façon de (re)découvrir ce texte aux frontières de la biographie et de la sociologie particulièrement éclairant en ces temps politiques troublés. F

Sur scène, un studio d’enregistrement est reconstitué. De la moquette au sol, du mauvais café au fond, une table au milieu, une cabine technique à droite, le tout surmonté d’un grand écran. Derrière la vitre de la cabine, un réalisateur de documentaire et son technicien (l’acteur Cédric Eeckhout et le rappeur Blade Mc Alimbaye). Au centre, face à nous, une actrice (Irène Jacob) qui va apposer sa voix off sur les images qui défilent au-dessus. Pendant de longues (mais très agréables minutes), la pièce se résume à cela : des images parfois récentes montrant Didier Eribon avec sa mère, d’autres parfois anciennes et illustrant les luttes ouvrières d’antan, sont projetées et l’actrice lit les passages sélectionnés de Retour à Reims qui serviront de commentaire au film. Un choix passablement surprenant mais nécessaire selon le metteur en scène Thomas Ostermeier qui a déjà monté cette pièce en allemand et en anglais et qui ne voyait pas comment restituer autrement le contenu du retour de Didier Eribon.

(c) Théâtre de la Ville

Transfuge de classe

IOn redécouvre alors, avec la puissance que l’écoute d’un texte peut parfois avoir, la portée majeure du texte d’Eribon, à la frontière entre le récit intime et l’ouvrage de sociologie. Dans Retour à Reims, le sociologue explore son rapport à sa classe d’origine, cherche à comprendre pourquoi, lui qui a tant écrit sur les déterminants de la honte sexuelle et de l’homophobie (Eribon est un spécialiste de la question gay), il n’a jamais écrit sur l’importance de l’exclusion sociale. A ce moment de sa vie, alors que son père qu’il n’avait pas vu depuis des années vient de décéder, Didier Eribon réalise que beaucoup de ce qu’il est devenu à avoir avec sa classe d’origine plutôt que sa sexualité. Il décide alors de reprendre son parcours de transfuge de classe qui l’a vu passer du milieu ouvrier rémois aux plus hautes sphères intellectuelles parisiennes et internationales. Il retourne sur place, va prendre le thé avec sa mère et constate alors que ce milieu ouvrier qu’il avait quitté communiste trente ans auparavant est devenu, au milieu des années 2000, le vivier favori de ce qui est alors le Front National.

Dispositif inégal

Le dispositif imaginé par Thomas Ostermeier et Nina Wetzel, sa scénographe et costumière, s’avère certes basique mais finalement très efficace pour faire entendre le texte d’Eribon, les alternances entre intime et théorie, les hésitations et les troubles de l’auteur. On peut même juger le dispositif simpliste mais, finalement, il sert parfaitement les écrits du sociologue et il n’est pas certain qu’un travail plus important de « théâtralisation » se soit avéré plus pertinent. Ostermeier, enfant de la petite classe moyenne allemande qui s’est aussi échappé de son milieu social d’origine pour devenir l’un des metteurs en scène européens les plus importants, offre la possibilité à chaque spectateur d’éprouver ce qu’il a lui-même ressenti à la lecture du texte d’Eribon: la mise en mot de son parcours de transclasse, le décorticage du sentiment de honte qui a pu l’habiter, son incompréhension relative face aux succès des partis d’extrême droite.

Retour à Reims (c) Mathilda Olmi

En fait, on regrette même que la mise en scène ne s’en tienne pas là : faire entendre le texte d’Eribon. Lorsque les trois acteurs présents sur scène s’éloignent de l’ouvrage pour le commenter, on se retrouve forcé d’écouter des élucubrations de quasi comptoir de café du commerce, généralement confondantes de naïveté et de niaiserie. Les ajouts au texte original, les références directes à l’actualité et même les récits personnels, bien que très touchants, apportent peu voire dégradent le propos initial. Seul intérêt de ces moments, souligner la rareté, la finesse et la pertinence de la pensée d’Eribon …


Retour à Reims de Didier Eribon, mis en scène par Thomas Ostermeier. Au Théâtre de la Ville (Espace Pierre Cardin) jusqu’au 11 février 2019. Informations pratiques et réservations: https://www.theatredelaville-paris.com/fr


Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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