Théâtre – « Kanata – Episode 1 – La Controverse », si Hastings street pouvait parler

Fruit d’une collaboration entre le metteur en scène canadien Robert Lepage est la troupe du Théâtre du Soleil, la compagnie de la française Ariane Mnouchkine, Kanata 1 évoque avec respect le sort tragique des populations autochtones canadiennes.

Avant la pièce, il y a eu la polémique. Celle qui a opposée Robert Lepage (et d’autres artistes canadiens avant lui) aux représentants des populations autochtones canadiennes qui reprochaient au metteur en scène de prétendre raconter leur sort sur scène. Accusés d’appropriation cultuelle et de confier les rôles d’autochtones à des acteurs non issus de ces minorités, Robert Lepage et Ariane Mnouchkine ont un temps envisagé d’annuler leur collaboration avant de décider de poursuivre leur projet. Résultat : une pièce qui retrace avec franchise, clarté et respect le destin de ces communautés canadiennes et dont, vue de France, on peine à comprendre la portée polémique…

© Michèle Laurent

Comment représenter

La pièce s’ouvre dans un musée de Vancouver. Un anthropologue caucasien envisage de monter une exposition sur la représentation des populations autochtones dans l’art canadien. Il échange, assez vivement, avec une restauratrice de tableaux justement originaire d’une de ces « premières nations ». Dès le départ, l’enjeu de la représentation est donc posé et ne quittera plus le plateau. D’ailleurs, la pièce s’ouvre et se ferme sur un tableau. La peinture intervient ici comme une mise en abîme de la question de la représentation de l’histoire populations autochtones du Canada. Difficile de ne pas voir dans les remises en cause et les difficultés que les personnages non autochtones (l’anthropologue mais aussi une peintre française) rencontreront dans leur désir d’évoquer ces récits un écho des déboires auxquels Lepage et Mnouchkine ont eux-mêmes du faire face durant leur processus de création.

Hastings street

Loin d’être une leçon historique pesante (et culpabilisante), la pièce est conçue comme une efficace série policière dont quasiment toute l’action se déroulerait autour de Hastings street. Cette rue mal famée du quartier chinois de Vancouver, nommée d’après le gouverneur des Indes britanniques qui a organisé le premier trafic illégal d’opium en Chine, est celle sur laquelle vivote une partie de ce que la ville compte de marginaux : des SDF, des junkies, des vendeurs à la sauvette, des prostitué(e)s mais aussi des réfugiés politiques et beaucoup de ressortissants des minorités canadiennes autochtones. Autour d’eux, des policiers désabusés, des travailleurs sociaux débordés, un pharmacien juif, un réalisateur de documentaire et, notre porte d’entrée dans ce microcosme, un couple de français, elle peintre lui acteur, qui vient s’installer dans un loft surplombant l’avenue. Progressivement, et de manière aussi ingénieuse (même si parfois assez téléphonée) que dans une bonne série américaine, tous ces destins vont se lier et permettre de dresser le portrait d’un certain Canada.

© Michèle Laurent

Saga policière

Pour évoquer l’histoire absolument tragique de ces populations natives, Robert Lepage a fait le choix d’une narration ludique, façon « saga », portée par une mise en scène et une scénographie elles-mêmes très ludiques. Une succession de tableaux scéniques, d’accessoires, de décors et de costumes tous très réalistes soutiennent le récit de façon rythmée. Tout débute avec une série de disparitions de jeunes femmes “résidant” sur Hastings street à laquelle, comme dans toute bonne fiction du genre, les policiers peinent au départ à s’intéresser. Il faut dire que toutes les victimes sont des droguées ou des prostituées, souvent issues des « premières nations » canadiennes. On découvre alors la détresse de ces populations qui vivent en autarcie dans des réserves et qui, quand elles en sortent, se retrouvent livrées à elles-mêmes et finissent souvent par sombrer dans l’alcool et la drogue avant de s’échouer sur Hastings street. Tout s’accélère lorsque Tanya, une junkie connue de la restauratrice de tableau, de la peintre française, des travailleurs sociaux et du réalisateur de documentaires, disparait à son tour…

© Michele Laurent

Témoigner

A partir de cet évènement, la pièce déroule de manière assez linéaire les enjeux historiques et contemporains des populations canadiennes autochtones. On apprend que, pendant longtemps, les autorités canadiennes ont confié des enfants issus de ces communautés à l’adoption de « vrais » canadiens sans prévenir les parents biologiques. On constate que, du fait de leurs conditions de vie, de leur isolement et de leur absence de perspectives, les membres de ces communautés sont très souvent victimes d’alcoolisme ou d’abus de drogues. Enfin, on découvre la quasi omerta mémorielle et culturelle opérée par les responsables de ces minorités sur leur propre histoire. De peur que ces récits ne nuisent à leur image, ils s’opposent à ce que toute personne non issue d’une de ces communautés puisse s’exprimer et représenter leur destin.

Pourtant, en sortant d’une représentation de Kanata 1, on ne peut que regretter que cette histoire ne soit pas plus connue et on peine à comprendre en quoi ce témoignage, manifestement informé et respectueux, pourrait desservir ces communautés. Au contraire, le souci de véracité avec lequel Robert Lepage et les acteurs du Théâtre du Soleil ont approché leur sujet semble manifeste. Surtout, le lyrisme et la poésie propre à leur pratique théâtrale qu’ils arrivent à insuffler à ces destins brisés apparait comme une merveilleuse façon de donner la parole à des personnes qui en sont trop souvent privées. En résumé, vivement l’épisode 2 !


Kanata, épisode 1- La Controverse de Robert Lepage. Au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 17 février 2019. Plein Tarif : 40€ / Tarif réduit : 20€. Durée : 2h20.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.