« Trois sœurs » – La maison de poupée de Simon Stone

Déjà très actif à l’international, le trentenaire né en Suisse, élevé en Australie et associé au Toneelgroep d’Amsterdam pourrait bien devenir la nouvelle coqueluche du théâtre français. Et pour cause, après Ibsen Huis programmé au Festival d’Avignon cet été, Simon Stone présente sa brillante adaptation des Trois soeurs de Tchekhov au théâtre de l’Odéon à Paris. Et on aime.

Simon Stone s’est d’abord intéressé à Ibsen, qu’il a mis en scène au théâtre puis au cinéma, avant de nous en proposer une ultime variation théâtrale moderne (et éblouissante) lors du dernier Festival d’Avignon. Dans Ibsen Huis, il réuinissait au sein d’une maison pivotante trois générations d’une même famille rongée par un terrible secret. Le canevas  « ibsenien » était bien là : des personnages féminins forts, des drames familiaux, des questions d’argent… Mais la pièce traitait également de sujets très contemporains : le sida, l’expatriation ou les réfugiés. Pour certains, c’était clinique et trop efficace. Pour d’autres, c’était virevoltant, entraînant, émouvant et visuellement éblouissant.

Ibsen huis © Christophe Raynaud de Lage

 

« Des » trois soeurs plutôt que « les » trois soeurs

Pour ses Trois soeurs, Simon Stone réinvesti partiellement la scénographie d’Ibsen Huis puisque  c’est également au sein d’une maison pivotante que toute l’intrigue va se dérouler.

Pour rappel, le texte original débute à la campagne lors de la fête d’anniversaire d’Irina, la plus jeune des trois soeurs, un an après le décès de leur père, un aristocrate originaire de Moscou. Alors que leur frère s’apprête à épouser une petite bourgeoise vulgaire, Irina, Macha et Olga rêvent de repartir à Moscou pour commencer à vivre, enfin. Mais elles ne partiront jamais et, tout au long des actes, nous les verrons progressivement elles et leurs rêves se rabougrir tandis que leurs vies sentimentales s’avorteront d’elles-mêmes.

Simon Stone conserve tous les personnages de Tchekhov tout en faisant un choix relativement audacieux de mise en avant de certains caractères. En effet, on dit souvent que si Tchekhov est encore si régulièrement monté c’est parce que, au-delà de la dimension intemporelle de ses pièces, il offre des œuvres « de troupe » sans réels personnages principaux ou secondaires. Si la proposition de Stone est définitivement « chorale », il met toutefois clairement en lumière deux personnages servis par deux acteurs très justes et touchants : Macha (Céline Sallette), la soeur cadette, et André (Eric Caravaca), le frère ainé trop souvent oublié de ces fameuses trois soeurs.

Plus que tous les autres, ce sont ces deux êtres que nous allons voir se débattre dans leurs problèmes (d’addiction, de mariage raté, d’adultère ou d’échecs professionnels). Il est intéressant de mettre ce choix en parallèle de celui, radicalement différent, opéré par la metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy qui proposait en 2014 une adaptation de cette pièce quasi exclusivement centrée sur Irina (What if we went to Moscow ? présentée au 104) . Une nouvelle preuve (s’il en fallait) qu’il n’y a pas UN Tchekhov.

Eric Caravaca (André), frère torturé et loser magnifique © Thierry Pagne

 

Tchekhov feat. Britney Spears

En fait, Simon Stone nous propose une véritable actualisation de la pièce.

Pour le metteur en scène australien, Tchekhov est avant tout un auteur du présent ; or, notre présent à nous est celui de 2017 et non celui de 1901. On parle donc de Donald Trump, de Berlin, d’un exil à New-York plutôt qu’à Moscou, on fume de la drogue, on devient vegan et on chante du Rihanna (ou du Britney Spears). Pas de crainte à avoir toutefois, l’adaptation n’a pas consisté à remplacer automatiquement (et bêtement) toutes les références datées par des clins d’oeil contemporains.

Au contraire, comme dans sa Medea tirée du Médée d’Euripide et présentée à l’Odéon au printemps 2017, la transposition est subtile et permet au public présent de parfaitement entendre le texte et de saisir toute la portée des thèmes abordés : l’espoir placé dans les générations futures, la difficulté de donner du sens à sa vie, de s’accomplir dans une profession, de se lier intimement avec un autre et de parfois avoir le courage de partir.

Et cela ne dénature en rien ce qui fait la singularité de cette pièce de Tchekhov. La mélancolie, caractéristique de l’auteur russe, est bien là. La dissection de la disparition d’une certaine société aussi : pendant qu’André s’enfonce dans sa toxicomanie et dilapide la petite fortune familiale, son épouse petit bourgeoise et racoleuse s’enrichit jusqu’à finir par s’emparer de la maison et forcer, enfin, la fratrie à partir.

Théâtre cinématographique

Ces dernières années, on a beaucoup parlé, et à raison, des liens entre théâtre et cinéma. De fait, nombreux sont les metteurs en scène à utiliser des techniques vidéo, voire de cinéma, ou à choisir d’adapter des scénarios plutôt que des pièces. On pense ainsi à Ivo Van Hove adaptant Visconti, à Julien Gosselin qui n’hésite pas à filmer des pans entiers de ses pièces ou encore à Cyril Teste qui revendique expressément de faire des « performances filmiques ».

Chez Simon Stone, la filiation est plus discrète dans la mesure où il fait ici le choix de ne pas utiliser de vidéo et d’adapter un « vrai » texte de théâtre. Toutefois, sa proposition est visuellement profondément cinématographique.

En effet, les fenêtres de la maison dans laquelle évoluent les personnages fonctionnent comme des écrans et permettent de faire de véritables « gros plans » sur certains moments.

A cela s’ajoute un travail très fin sur la sonorisation des acteurs qui met au « premier plan » sonore certains tandis que d’autres, bien que présents face à nous, se retrouvent mis en sourdine, ce qui permet de faire une sorte de « split screen » en temps réel très beau et efficace.

Par ailleurs, la maison étant mobile, elle tourne sur elle-même plus ou moins vite en fonction de l’intensité dramatique de l’intrigue ou du passage du temps (la pièce s’étale sur plusieurs années), ce qui rappelle également des dispositifs cinématographiques d’accélération.

Tous les personnages ou presque réunis dans la « Tchekhov huis » de Simon Stone © Sandra Then

 

Alors, absolument rien à redire sur cette pièce ? En cherchant vraiment, on peut franchement tiquer sur le traitement réservé à la soeur ainée, Olga, réduite à l’état d’institutrice aigrie et qui se retrouve affublée d’un twist sentimental final passablement ridicule.

Enfin, si vous êtes un « fan » du texte de Tchekhov, il y a de quoi s’estimer déçu… Mais on aimerait vous rappeler que toute traduction est déjà trahison et surtout vous inviter à y aller quand même, car si la lettre du texte n’y est pas, l’esprit de la pièce est, lui,  définitivement présent.

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice en chef de la rubrique art. Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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