L’engagement en état d’urgence

Si la Fédération Nationale des Arts de la Rue et les Centres Nationaux des Arts de la Rue et de l’Espace Public (CNAREP) ont toute leur importance dans le paysage culturel français, ils occupent aussi une place de choix dans l’engagement territorial. Pourtant, ils sont peu connus du grand public qui ne sait quelle place leur accorder. Retour sur des structures aux valeurs progressistes, et qui font du bien en temps de crise.

Un engagement pour l’art dans l’espace public

Depuis 1997, l’association à but non lucratif tricote un réseau d’échange culturel maillé d’idées et de valeurs dans lequel le partage et le débat sont des notions fondatrices. Mue par le collectif et une éthique, la fédération a plusieurs buts. Celui de faire reconnaître le secteur artistique et les professions y étant liées, celui de faire progresser les financements et la reconnaissance des institutions et enfin l’action à diverses échelles afin d’entretenir un lien entre les acteurs artistiques et culturels.

Elle-même est financée par ses adhérents et par la subvention conventionnelle attribuée par le Ministère de la Culture (DGCA). Véritable réseau et groupe de pression à ses heures, l’association œuvre en amont afin de permettre l’existence de Centres Nationaux. Engagée, elle se positionne d’année en année sur des enjeux concernant la profession.

Les arts de la rue ont la volonté de s’adresser à toute personne présente dans l’espace public, peu importe l’âge, peu importe l’origine sociale, afin de rendre accessible un capital culturel souvent « élitisé ». Ainsi, lorsque la fédération considère que ses valeurs et son projet son mis à mal, elle n’hésite pas à s’armer de mots et de rencontres afin de faire évoluer les manières d’agir. En janvier sort « un manifeste pour la création artistique dans l’espace public. » En son sein, la fédération revalorise l’espace, la population et le lien social. Elle s’engage au niveau national pour défendre la démocratisation de l’art, face à une crise généralisée dont la culture, tout comme l’éducation ou la santé, sont souvent les premières victimes.

De par les spectacles et les installations proposés, l’art amène les habitant.e.s à se réconcilier avec leur territoire. Un lien social est créé, la réflexion est en filigrane et la société est questionnée. La fédération veut justement « s’engager pour d’autres possibles » [1], au niveau culturel et même global.

Avec les élections proches, pour la fédération il est primordial que la culture ait sa place dans les débats politiques, car loin d’être inutile, la culture est une source d’esprit critique. C’est aussi la malle aux trésors du droit à la différence, du respect et de la curiosité. Souvent absente ou dénigrée, reléguée au dernier rang des priorités, la voix des métiers d’art de rue mérite d’être entendue.

Libre d’exprimer son opinion, l’égalité et l’équité coulent le long des veines de la fédération qui affectionne partage et accessibilité. Par le biais de l’expression artistique, parfois du divertissement, de nombreux messages citoyens sont transmis. Les compagnies soutenues ont alors l’occasion de créer, d’émerveiller et de transmettre comme de questionner. La compagnie Ilotopie, également associée à la gouvernance d’un CNAREP, produit ce type de spectacle. La Recette des Corps perdus choque. Et pourtant il s’inscrit dans une problématique sociétale forte, celle d’un monde cannibale et d’un tissu social dépenaillé, comme si on procédait à une Curée permanente de l’autre. Manger à même le corps des interprètes dérange. Pourtant, c’est une action que l’on fait régulièrement sans y penser, dans notre manière de consommer ou dans un idéal de réussite et de concurrence.

La recette des corps perdus, Ilotopie au festival Spectacles de Grands chemins en Vallée d’Ax 2015
Photographie : © Jean-Pierre Estournet

L’art n’est pas anodin. Derrière l’esthétisme, message et engagement sont présents pour remettre en question le monde dans lequel nous évoluons. Actuellement, les attentats, le sentiment d’insécurité, et l’état d’urgence portent de nouveaux questionnements auxquels la fédération répond. L’espace public revêt un nouveau manteau de crainte, quand la fédération s’engage dans le chemin de l’Humanité et de la diversité.[2]

Observer les lacunes du ministère de la Culture, fait partie du mandat qu’elle s’applique. Si la culture a évolué depuis le 20e siècle, les politiques qui lui sont appliquées sont pratiquement inchangées. Autocentrée et limitée dans sa vision étatique, la culture mondiale est déjà accessible dans le tissu numérique, et devrait être considérée par les institutions nationales.

Loin de se limiter, la fédération est aussi à l’origine d’une école buissonnière et défend les Centres Nationaux des Arts de la rue, afin d’aller plus loin dans la diffusion de son engagement.

« Se positionner en termes de valeurs, c’est au contraire affirmer que faire culture, c’est faire humanité ensemble » [3]

La 7e Université buissonnière de La Rochelle

L’état d’urgence oppresse un secteur souffrant déjà de nombreuses coupes budgétaires. La cartocrise retrace déjà depuis quelque temps la décrépitude de cette culture livrée à elle-même, à laquelle certain.e.s de ses ministres ont montré un certain mépris. Cet été, de nombreuses annulations ont émaillé les arts de la rue et entaché ses libertés. Sous couvert de sécurité, la joie et la population étaient poussées à quitter ces espaces communs plus tôt. Ces mesures, loin de favoriser la compréhension mutuelle, avaient déjà poussé la fédération à s’exprimer.[4]

Engagée de manière permanente, la Fédération Nationale des Arts de la Rue organise une Université buissonnière dont la 7e du nom a lieu les 25 et 26 janvier à l’Université de La Rochelle (inscription libre et gratuite ici). Au programme, des conférences, des ateliers, des discussions formelles et informelles et un espace de réflexions, dont les thématiques sont :

« Comment repenser nos pratiques au regard des droits culturels, comment construire des politiques en commun pour la mise en place du 1% travaux publics, comment défendre la création artistique dans un espace public partagé, etc » [5], faisant alors écho à la menace pesant sur les espaces ouverts et partagés.

Un engagement territorial et citoyen

Créé en 2005 et effectif depuis 2009, le label CNAREP est attribué par le ministère de la Culture et de la communication à treize lieux de création, à l’instar des SMAC et des CNC. Munis d’un mandat et d’un projet, les CNAREP agissent à leur manière pour accompagner des créations en espace public. Véritable outil de démocratisation de l’art et de réappropriation de l’espace public aux citoyen.ne.s, les CNAREP sont amenés à coproduire des spectacles et à accueillir des résidences (écriture, mise en place, etc). Parfois liées à des rencontres majeures des arts de la rue, comme le festival d’Aurillac, ou à des compagnies comme Ilotopie et Oposito, chaque CNAREP a ses spécificités, aussi bien dans ses projets que dans son statut administratif.

Financées par les collectivités locales, régionales et nationales, ces structures nécessaires restent pourtant fragiles sur bien des points. En état d’urgence, de nombreuses restrictions viennent compromettre leur travail et leur engagement. Comment amener un public à réfléchir, à réagir à ce qu’il voit, si tout est fait pour contraindre l’espace d’expression des compagnies ?

Quels sont les projets des CNAREP ?

Décrit sur leurs sites internet, chaque CNAREP a sa particularité. De l’écriture à la résidence, tous partagent pourtant un dessein commun, rendre accessible toutes ces disciplines qui peuvent avoir leur place dans la rue, sur de la terre ou dans les airs, mais toujours dans un espace commun dont nous disposons tous. Transmettre et faire voyager artistes et spectateurs explique le fonctionnement en réseau, favorisant une plus large diffusion et donc une visibilité accrue.

Le CNAREP sur le pont en Nouvelle Aquitaine (n’oublions pas pour autant que Limousins, Picto-Charentais ont rejoint les Aquitains sous cette nouvelle nomenclature) a comme premier objectif l’accompagnement de la création en espace public, afin de lui donner un nouveau visage et de le mettre en lumière.[6]

Au Fourneau en Bretagne, la proximité avec les habitant.e.s est valorisée par la volonté de réinventer la diffusion des œuvres afin de les montrer là où on ne les attend pas.[7] Innover et aider des artistes émergents font notamment partie de leurs priorités.

Patrimoine, liens générationnels, (re)découverte d’un lieu, les possibilités sont alors multiples. Toutefois, la notion territoriale est centrale. Et c’est là tout l’intérêt des CNAREP, de la création à la représentation : faire en sorte qu’il y ait du partage et de l’inclusion, et que le processus amenant à un aboutissement, soit tout autant valorisé que le résultat final. Sans public, sans espace et sans échange les arts de la rue ne sont pas. De la danse au théâtre, des arts visuels à la musique tout y passe et tout est sujet à discussion. Aiguiser l’œil, réconcilier l’humain qui finit par ne plus prêter attention au mobilier de son quotidien sont autant de qualités que ces Centres développent. Un engagement à temps plein que celui du rassemblement et de la découverte.

En effet, de la Fédération aux Centres Nationaux la parole est prise, la réflexion est de mise, et l’art vit. Ça donne envie de sortir, et de découvrir. Alors merci.

Où sont les CNAREP ?

L’Abattoir, Chalon-sur-Saône (Bourgogne – Franche-Comté)
L’Atelier 231, Sotteville-lès-Rouen (Normandie)
Sur le pont, La Rochelle (Nouvelle Aquitaine)
Le Fourneau, Brest (Bretagne)
Les Thermes, Encausse les Thermes (Languedoc – Roussillon – Midi-Pyrénées)
Le Parapluie, Naucelles (Aurillac/Auvergne – Rhône-Alpes)
Le Citron Jaune, Port St-Louis du Rhône (PACA)
Le Moulin Fondu, Noisy-le-Sec (Ile-de-France)
La Paperie, Saint-Barthélemy-d’Anjou (Pays de la Loire)
Le Boulon, Vieux-Condé (Nord – Pas de Calais – Picardie)
Les Ateliers Frappaz, Villeurbanne (Auvergne – Rhône-Alpes)
L’Apsoar, Annonay, (Auvergne – Rhône-Alpes)
L’Usine, Tournefeuille/Toulouse Métropole (Languedoc – Roussillon – Midi-Pyrénées)


[1] Manifeste pour la création artistique dans l’espace public, Fédération Nationale des Arts de la rue, 2017, p.4

[2] Ibid, p.7

[3] Ibid, Jean-Michel Lucas, p.13

[4] « La Fédération nationale des arts de la rue s’interroge sur les mesures sécuritaires prises pendant Chalon dans la rue (communiqué) », Le Journal de Saône et Loire, le 20 juillet 2016. En ligne

[5] École Buissonière, Fédération Nationale des arts de la rue, en ligne

[6] CNAREP sur le pont, projet en ligne

[7] CNAREP le fourneau, présentation en ligne

Louison Larbodie

Europe

En amour avec la diversité artistique, immergée dans les images et les sonorités, en quête d'une fameuse culture hybride, à la croisée des idées. Sur la route et sur les rails, entre la France et les festivals.

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