Parlez moi d’asso #6 – Codi, l’école qui apprenait le code à la jeunesse du Liban

En plein coeur de Beyrouth, Codi propose une formation professionnalisante et gratuite au difficile langage du codage informatique à des jeunes. Parmi eux, Libanais et réfugiés, dans le besoin ou non. Nous avons rencontré Hortense, fondatrice de l’école, pour en savoir un peu plus.

Bonjour Hortense ! Est-ce que tu peux te présenter et nous présenter Codi ?

Je suis française, j’ai grandi et ai été à l’université en Angleterre, j’ai étudié la finance et j’ai travaillé pendant quatre ans à Londres dans ce secteur et en conseil stratégique à Londres. Ensuite j’ai quitté l’Angleterre vers juin 2016 pour démarrer la mise en place du projet et on a ouvert l’école en 2017.

Ca faisait depuis 2012 que je travaillais en tant que volontaire depuis Londres, avec l’UNICEF, au Liban, au bureau régional du Moyen-Orient  et en Jordanie, pour essayer de redéfinir des parcours d’éducation, pour les réfugiés notamment. Il s’écoule souvent plusieurs mois entre le moment où ils quittent leur pays, leur ville et le moment où ils s’installent quelque part. Donc on s’est demandé comment on pouvait développer des programmes d’éducation plus innovants pour pouvoir s’assurer que ces jeunes suivent une éducation minimum en transition tout en apprenant un métier. C’est là que j’ai vu l’opportunité : les meilleurs programmeurs et les meilleurs talents tech d’aujourd’hui, ils sont 100% autodidactes, ils n’ont pas été à l’école ou à l’université pour apprendre ça spécifiquement.

On a monté Codi en avril 2017 et on accueille en ce moment la troisième promotion. Nous fonctionnons en promotions de six mois et on a une vingtaine d’étudiants à chaque fois. Notre ambition, c’est d’emmener ces jeunes à un emploi pérenne en tant que développeur ou dans le métier du digital. Nos étudiants vont souvent vers des métiers plus traditionnels de développeurs et d’autres travaillent dans des métiers liés au digital, dans le marketing, social media, des choses comme ça.

Comment tu t’y es prise pour créer Codi ? Est-ce que ça a été particulièrement difficile au Liban ?

Ca a été terriblement difficile à monter en fait. Je pense que premièrement, les gens ne comprenaient pas forcément pourquoi je venais faire ça au Liban, je n’y avais pas d’attaches, je n’étais pas libanaise, etc. Les gens étaient aussi sceptiques face au projet : comment former à la programmation des gens sans aucune expérience et leur permettre de se faire embaucher en 6 mois ?

Ensuite, j’ai eu d’autres barrières. Ici, nous sommes à Gemmayzé, c’est un quartier central et historiquement chrétien (NB : les quartiers de Beyrouth sont historiquement identifiés à l’une des 19 confessions du pays, mais le plus souvent chrétien/sunnite/chiite/arménien), on m’avait dit « les réfugiés ne vont jamais venir à Gemmayzé, les musulmans non plus ». Et puis on me disait, « les Libanais, ils ne vont pas se mélanger aux non libanais non plus… » On ne savait pas comment faire pour que les gens viennent et suivent la formation pendant six mois.

On a commencé à travailler avec Al Majmoua, une organisation soutenue par une banque qui propose des microcrédits afin de financer le coût de la vie des étudiants tant qu’ils sont à Codi. Avant qu’on ne trouve Al Majmoua, c’était vraiment un problème et on a perdu des élèves dans notre classe pilote à cause de ça, ils cumulaient un job le soir et ils étaient proches du burn out. Donc c’est vraiment depuis Al Majmoua qu’on peut leur donner un peu de souffle et leur prouver qu’ils peuvent faire autre chose.

Des étudiants en plein travail. Crédits : Marion Bothorel

Vous travaillez avec des associations, postez sur les réseaux sociaux… Sur quoi vous vous basez pour sélectionner, au final, moins de 20 étudiants ?

Il y a d’abord une première étape avec une candidature à faire en ligne en deux parties :  d’abord, ils doivent soumettre un formulaire sur Google form – quelles sont leurs motivations, pourquoi devenir codeur, qu’est-ce que le code, quelle est leur expérience… Et ensuite, on leur demande d’aller passer un certain nombre de badges dans HTML, CSS et Java, sur des sites comme CodeCademy ou SoloLearn. Ca s’adresse aux gens qui n’ont jamais fait de code et nous c’est aussi comme ça qu’on teste leur motivation. Puis, on en sélectionne une partie et on les invite à venir en entretien. Lors des entretiens, on essaie de savoir s’ils peuvent venir, s’ils n’ont pas de personne à charge, s’ils ont besoin d’un microcrédit, etc. Et étape 3, c’est ce qu’on appelle la prairie : ils sont acceptés à Codi, ils viennent le premier jour et là, pendant quatre semaines, on se réserve le droit de dire à certains qu’ils ne peuvent pas continuer, s’il y a des problèmes de motivation. Par exemple, là sur la deuxième promotion, on a commencé à 17 la prairie, on a continué à 17 et 17 ont été diplômés. Là sur le troisième cycle, on a commencé une prairie à 21 et là aujourd’hui ils sont 18.

Quel est le profil des étudiants chez Codi ? Quelle formation suivent-ils pour devenir codeur en 6 mois ?

On a vraiment une grande diversité de profils : notre plus jeune a 17 ans et notre plus âgé doit avoir 41 ou 43 ans. On a des libanais et des non libanais, à peu près 50-50 par promo. Parmi les non libanais, la majorité sont réfugiés. Ce que l’on remarque, c’est que les réfugiés ont souvent atteint des niveaux d’éducation plus élevés, ce n’est pas étonnant de trouver grosso modo des étudiants libanais qui ont un parcours scolaire moins développé que celui des réfugiés. Selon leurs capacités, ils comprennent qu’avec le code, c’est vraiment le volume de travail que tu mets dedans qui compte. Faut avoir un minimum un esprit logique, bien comprendre un énoncé et après ça, tu peux voler.

Codi, c’est vraiment un bac à sable pour eux grâce aux formations que leur donnent nos deux professeurs à temps plein et un à mi temps.

Le programme est divisé en trois : les trois quarts concernent la formation principale, soit toute la partie tech, dispensée par nos professeurs et en collaboration avec Simplon. Et le quart qui reste c’est : de l’anglais renforcé et des cours de “compétences pratiques”, donnés pro bono (bénévolement) par des partenaires du privé. C’est ce qui fait l’aspect 360 de Codi. On leur apprend à écrire un CV, faire des entretiens, etc. Ce qu’on veut vraiment instaurer chez eux, c’est une culture de l’auto-apprentissage.

Et vous, vous vous financez comment depuis deux ans ?

L’école est totalement gratuite. Pour tout le monde. D’ailleurs on paie le transport jusqu’à Codi et certains ont recours aux microcrédits.  Il n’y a plus de problème pour eux, les crédits s’élèvent à peu près à 2000 dollars par élève. S’ils trouvent un travail ici, le salaire s’élève au minimum à 900 dollars, sachant qu’avant ils touchaient souvent l’équivalent d’un SMIC ici, soit 400 dollars ou moins par mois. Donc ce prêt, ils peuvent le rembourser très rapidement et confortablement. Et dans leurs contrats individuels contractés avec Al Majmoua, nous avons rajouté une clause qui dit « si 6 mois après Codi, tu n’as toujours pas de job, on te rembourse le prêt. » Savoir que pendant ces six mois, ils sont en train d’investir pour eux et leur avenir, ça change tout. Il y a un gain de productivité immense s’ils sont capables de se concentrer à 100% sur la formation et ne pas avoir à partir à la fin de la journée pour aller travailler. Nous, on est financés par philanthropie, par donations.  On est en train de lancer une deuxième levée de fonds pour les prochains 24 mois.

L’art du code. Crédits : Marion Bothorel

J’ai rencontré la troisième promotion de Codi. Où en sont les élèves des deux premières promotions aujourd’hui ?

A cause des restrictions dans la législation du travail concernant les secteurs d’emploi ouverts aux réfugiés, les programmes d’éducation sont souvent limités à des emplois à faible qualification et sans grande perspective d’évolution, à l’hôtellerie, au bâtiment, à l’agriculture et à la gestion des déchets. C’est le cas au Liban, c’est aussi le cas en Jordanie, les réfugiés n’ont pas les mêmes droits pour leur permis de travail.

Avec le code, on sait qu’il y a du travail derrière et surtout, des besoins pour créer de nouvelles opportunités. C’est un métier qui, aujourd’hui, souffre d’un manque de main d’oeuvre. Alors nos étudiants s’insèrent majoritairement : on est presque à 100% sur les deux premières promos. Ceux qui sont partis à l’étranger sont souvent réfugiés et ils sont notamment en Australie, dans des pays du Golfe, d’autres sont toujours en train d’essayer de partir.

Mais nous on mesure notre succès par le pourcentage de personnes qui sont employées, on ne mesure pas notre succès aux nombres d’élèves qu’on suit, on mesure le pourcentage à l’emploi.

Marion Bothorel

Sudiste exilée à Paris, Mazienne #fromthebeginning. Droguée à l'actu, le plus souvent par seringue radiophonique.

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