Mission #2 – Au Burkina Faso, le théâtre comme moyen de développement

On entend aujourd’hui beaucoup parler d’actions humanitaires ou de missions de solidarité, dans les médias ou par ses relations. De nombreuses personnes se disent prêtes à tenter l’aventure, mais ne savent pas forcément où, quand, ni comment se lancer. Certain·e·s l’ont fait, d’autres préparent le départ des volontaires en amont. Ils/elles ont choisi de vous parler de leur expérience.

La différence entre mission humanitaire et mission de solidarité :

  • La mission humanitaire : se dit d’une intervention dans une situation pressante pour venir en aide à une localisation en état d’urgence humanitaire.

A ne pas confondre donc avec …

  • la mission de solidarité : une intervention à moyen et long terme, qui est aussi caractérisée d’aide au développement et/ou de reconstruction.

Angelina a 24 ans. Diplômée en arts et design, elle poursuit actuellement ses études dans le même domaine à Paris. Après Abigaël, elle a accepté de nous livrer son expérience à Ouagadougou (Burkina Faso) et ses environs, où elle est partie à l’aube de ses études lors de sa 18ème année. 

Une mission

Direction le Burkina Faso, et les rues de terre battue de Ouagadougou et plus précisément à Somgandé, un quartier pauvre de la ville qui longe le parc Bangr Weogo. Angelina nous décrit sa première vision de ce qui allait être son point de chute. Un quartier fait d’installations très rudimentaires ; une architecture sommaire, les maisons sont des carrés de bétons d’un beige poussiéreux mais bien entretenu, invariablement quadrillées et séparées par des rues au sol de terre battue. Pas de café du coin ou d’enseignes apparentes, c’est directement dans les habitations qu’on pouvait repérer, là une table qui signifiait la présence d’un café improvisé, là des tissus ou encore des denrées alimentaires pour tenir le rôle d’épicerie.

“Mais il y avait une envie de vivre exceptionnelle dans cet endroit, ce que j’ai pris initialement pour de la misère en jeune occidentale était en réalité une vie simplement différente de la nôtre, qu’on ne pouvait pas changer d’un coup de baguette magique, et surtout qu’on ne devait pas changer, mais ça je l’ai appris plus tard.”

C’est au milieu de toute cette vie et de ces carrés d’habitation qu’elle a rejoint l’association “wécré théâtre” pour un mois.

Une expérience

Voici le message laissé par Angelina aux membres de wécré théâtre après son retour :

“J’entends encore le rire des enfants autour de moi, le son des djembés, les pas des enfants qui dansent sur la terrasse du local. Il y a une force, une vie, une énergie incroyable. L’énergie de Wécré Théâtre. Transmise, partagée, comme une philosophie de vie. Wécré, c’est la plus belle rencontre humaine que l’on peut faire, le plus beau spectacle que l’on peut jouer.  Le temps d’une Brakina, d’un rythme au djembé, d’un conte écouté, d’une scène répétée.  Le temps d’un trajet en moto, d’un Attiéké dégusté, d’une pluie tombée.

Le temps d’une soirée au Jamaica, d’une bière au Matata, d’un lever de soleil sur le barrage. Parce qu’être à Wécré théâtre, c’est aussi prendre le temps de vivre, et d’avancer ensemble avec la même force et la même énergie.”

 

Comment avais-tu trouvé l’association avec laquelle tu es partie, wécré théâtre ?

Wécré Théâtre est une association qui a plusieurs antennes, dont une à Aix en Provence et une autre à Ouagadougou. Ma cousine, qui était en Master de Droits Humanitaires à Aix en Provence, était en contact avec cette association. Elle a décidé de rejoindre le projet à Ouagadougou pour un mois, et m’a proposé de partir avec elle. Le slogan de l’asso était écrit sur le mur de l’antenne de Ouagadougou : “le théâtre comme moyen de développement”. Ce concept est parti d’une prise de conscience de la part de Burkinabés, sur le retard de développement du pays.

Cours de Mooré pour les comédiens francophones

 

Le but était de faire du “théâtre forum”. En clair notre troupe se rendait dans un village avec une série de saynètes préparées,  à propos des sujets problématiques pour certaines populations comme l’hygiène ou le planning familial, dont l’objectif était d’amener un débat. On illustrait un problème de la vie quotidienne sur scène afin que le public réagisse et pose des questions. Bien sûr nous devions apprendre nos textes dans la langue locale, le mooré. A la fin on brisait le quatrième mur et on incitait le public à réagir. Ceux qui acceptaient rentraient à fond dans le jeu et cela donnait lieu à des discussions intéressantes. La plus grande victoire était de réussir à inclure dans ces débats les femmes et les enfants, qui d’ordinaire n’avaient pas ou peu droit à la parole. 

Parfois néanmoins le message avait plus de mal à passer. Je me souviens d’une fois où le chef du village était venu nous interrompre et nous avait demandé de quitter les lieux aussi vite que possible, se montrant menaçant. Dans ces moments là nous plions bagage rapidement sans chercher à discuter.

Qu’est-ce qui t’a poussé à faire ça ?

Je sais que j’ai toujours eu très envie d’humanitaire, de voyager, mais je me disais que ça serait un jour futur, j’y pensais sans réellement croire que ça serait possible à court terme. La suite me prouva que ça l’était.

“J’ai appris à laisser de côté l’humanitaire à la Adriana Karembeu. […] j’ai très vite réalisé que s’ils n’avaient pas notre richesse matérielle, ils avaient plus de force intérieure que nous, et que finalement je n’avais pas grand chose à leur apporter, du moins pas comme je me l’étais imaginé au début.”

Des enfants jouent avec un instrument dans le local de l’association

 

Comment se sont déroulés les préparatifs avant ton départ ?

Aujourd’hui si je partais en voyage je sais que je regarderais plein de photos de ma destination, mais là je n’avais aucune idée de ce à quoi ça pouvait ressembler. A cet âge je n’avais encore jamais fait de voyages comme cela. Il a fallu prendre en compte un certain nombre de problématiques liées à l’environnement dans lequel on allait devoir s’intégrer. J’ai pris des habits assez couverts par respect pour la culture locale où les femmes ne montrent pas leurs jambes, mais en même temps légers étant donné le climat sur place. Il y a eu toute la préparation vaccins et santé, comme j’étais jeune je devais me faire une trousse de secours assez importante car je ne savais pas comment j’allais réagir à la déshydratation, la nourriture. J’ai dû aller faire mon visa au consulat du Burkina à Marseille, à l’époque, j’avais trouvé ces préparatifs réellement excitant.

Qu’est ce que tu en retires ?

Quand j’ai mis le pied dans l’avion du retour, j’ai réalisé quelle leçon de vie je venais de recevoir. Je pensais arriver et sauver le monde mais cette expérience m’a bien remise à ma place. Les plus démunis nous apprennent beaucoup, ils sont plus riches que nous en quelque sorte, riches d’émotions et d’humanité.

“Quand la nuit tombait, parfois certains burkinabés racontaient des contes, avec une grande voix qui faisait peur aux enfants et qui nous emmenait dans des ambiances imaginaires fabuleuses. Il y avait pleins d’instruments à disposition et il y avait toujours des Burkinabés ou des Français qui jouaient quelque chose. Des enfants dansaient, des adultes aussi. Et c’était ça au quotidien.”

Répétition avant le spectacle

 

Quel est ton regard maintenant sur les missions de solidarités ?

J’ai appris à laisser de côté l’humanitaire à la Adriana Karembeu.  J’étais arrivée en me disant “je vais les aider, je vais leur apporter tout ce que je peux”, et je me sentais forte comme ça. Mais j’ai très vite réalisé que s’ils n’avaient pas notre richesse matérielle, ils avaient plus de force intérieure que nous, et que finalement je n’avais pas grand chose à leur apporter, du moins pas comme je me l’étais imaginé au début. Cela m’a fait tout d’abord ressentir un profond malaise.

Un événement m’a marqué en ce sens. Un jour je suis sortie marcher dans les ruelles de Somgandé, et j’ai aperçu un petit enfant qui avait la jambe ouverte. j’avais toujours ma trousse de secours avec moi, je l’ai donc désinfecté et soigné.  Le lendemain l’un des membres de l’association est venu me chercher et j’ai vu de nombreux enfants devant notre local qui demandaient à se faire soigner pour des petites blessures, ou autre. Mes partenaires m’en ont voulu alors et m’ont expliqué que nous n’avions pas de quoi apporter à tous ces enfants.

Lorsqu’on croise des enfants vivant dans un contexte de vie rudimentaire comme ça peut arriver à Ouagadougou, il est normal qu’on ait envie de les aider. De leur donner quelques sous pour qu’ils mangent convenablement le prochain repas, pour qu’ils marchent avec une paire de chaussure pour ne pas s’abîmer les pieds, pour se soigner lorsqu’ils ont une blessure. Mais nous ne pouvons pas le faire n’importe comment. Nous ne pouvons pas donner à un enfant, et pas à un autre. Cela peut créent un conflit fort entre eux, un sentiment d’injustice. Il faut pour cela, passer par le cadre des associations et des burkinabés qui répartissent les aides de façon égales et organisées.

Installation de la scène avant le début du spectacle, à la nuit tombée

 

As-tu eu des épisodes plus difficiles que d’autres ?

Un jour, nous étions en route en moto pour découvrir d’autres quartiers de Ouagadougou, et je me suis évanouie. On m’a amenée à l’hôpital. Là les médecins m’ont dit que j’étais très affaiblie, par de nombreuses carences. J’étais apparemment épuisée, déshydratée, et j’allais finalement rester alitée plusieurs jours. Je me suis rendue compte que j’étais transportée par la densité du voyage et l’énergie très prenante des pièces de théâtre. Je m’oubliais totalement. J’ai ainsi surtout oublié que j’étais dans un contexte hygiénique totalement différent de celui auquel j’étais habituée. Il faut garder à l’esprit que notre corps n’est pas préparé à ça.

Penses-tu que n’importe qui puisse se lancer dans une mission humanitaire comme la tienne ?

Avant de partir j’aurais dit oui. Aujourd’hui je me rends compte de la capacité d’adaptation et de la maturité que cela nécessite, d’aller à la rencontre d’autres êtres humains pour échanger avec eux en laissant derrière soi ses a priori sur la pauvreté et la misère. Il faut savoir trouver le bon état d’esprit. Pour faire un mission, où qu’on parte, il est très important de se dire “je m’abandonne et je rentre dans cette expérience”. Mais je souhaite néanmoins à tous de pouvoir réaliser cette grande expérience humaine, du moment que c’est avec respect et conscience.

“Les enfants de somgandé”