L’Espagne face à son passé

Le 13 septembre 2018, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez faisait voter un texte de loi visant à exhumer le corps du dictateur Franco de la Valle de los Caídos.

Ce texte, malgré son adoption par le Parlement espagnol, est jugé inadmissible aux yeux de certains, y compris au sein de partis politiques importants, révélant ainsi deux conceptions de l’histoire nationale.

Une nostalgie franquiste

Pour mieux comprendre le débat qui s’empare de la scène politique espagnole sur l’exhumation du corps de Franco d’un lieu public, revenons à un 20 novembre, où une effervescence s’empare des personnes présentes sur la Plaza de Oriente au cœur de Madrid. Nous pouvons y entendre chanter « Cara al sol », l’hymne fasciste espagnol et y voir des bras se lever fièrement pour faire le salut fasciste. Non, nous ne sommes pas dans les années 30, mais bien en 2017. Cette manifestation annuelle depuis la mort de Franco nous montre la position pour le moins ambiguë de l’Espagne sur son histoire.

Cet événement illustre un état d’esprit nostalgique présent chez une génération vieillissante. Mais depuis la crise de l’indépendance de la Catalogne, les nouvelles générations s’attachent peu à peu à ce parfum franquiste. Elles craignent de voir un jour la désunion de leur pays et regrettent leur monarchie constitutionnelle jugée trop laxiste face à ce problème. Elles imaginent que si cette indépendance se consume en Catalogne, elle risque d’entraîner de nombreuses régions dynamiques vers l’indépendance. Il devient donc primordial de soutenir leur histoire commune, une histoire où Franco était leur chef d’État.

L’héritage de Franco

Que signifie Franco pour ces nostalgiques ? Des Espagnols voient en lui un homme certes peu démocratique, mais ayant conservé l’unité de l’Espagne, sa culture et ses « valeurs ». Il a cependant laissé derrière lui un cimetière sur tout son pays puisque l’Espagne est le deuxième pays qui contient le plus de disparus dont les restes n’ont pas été identifiés ni récupérés. Il faudrait aussi mentionner les victimes de la Guerre Civile qu’il a provoquées. Ajoutons que le nombre de victimes du franquisme ne se limite pas au nombre de morts, mais aussi aux femmes passées par les prisons politiques puis violées et aux 30 000 familles jugées « rouges » qui se sont vues prendre leurs bébés pour qu’ils soient élevés par des dignitaires du régime franquiste.

Si l’Espagne ne souhaite pas revenir sur son passé, celui-ci la rattrape au détour de certaines rues portant encore le nom du « generalísimo » ou du « caudillo », titres que se donnait l’ancien dictateur. L’héritage franquiste le plus spectaculaire est celui du Valle de los Caídos, la Vallée de ceux qui sont tombés. Cette cathédrale construite dans la roche, surplombée d’une croix de 150m, a été construite de 1940 à 1959 par des prisonniers politiques. A son inauguration, on y transfère les corps de 27 000 soldats franquistes. Puis à la mort de Franco le 20 novembre 1975, le dictateur s’y fait enterrer. Cette tombe est encore visitée par 450 000 personnes chaque année dans cette cathédrale qui est une propriété de l’État.

Les mesures de l’État espagnol

Les gouvernements espagnols ont essayé de minimaliser les effets de cette nostalgie. L’ancien président du gouvernement, Zapatero, a fait voter la loi de la mémoire en 2006. Elle doit reconnaître toutes les victimes de la Guerre civile espagnole (et non plus seulement les franquistes) et oblige le retrait de certains symboles franquistes dans des lieux publics. Cette loi n’en demeure pas moins incomplète puisque les fosses communes contenant les dépouilles des républicains lors de la Guerre Civile n’ont pas été ré-ouvertes, symbole ici d’une Espagne qui ne veut pas rouvrir ses plaies.

Mais cette loi n’est pas allée assez loin selon le nouveau chef du gouvernement qui a décidé en septembre dernier d’exhumer les restes de Franco vers un endroit encore inconnu mais qui nous montre l’ambition de ce nouveau gouvernement.

Une scène politique divisée

Ces mesures peuvent paraître trop précoces ou au contraire trop tardives lorsque nous voyons la scène politique espagnole divisée. Lors du vote de la loi pour l’exhumation du corps de Franco au Valle de los Caídos, les deux grands partis politiques espagnols de centre-droite Ciudadanos et de droite Partido Popular (PP) se sont déclarés contre cette mesure qui vise selon eux à faire oublier une partie de leur histoire. Ils ne se sentent pas prêts à faire oublier à l’Espagne « cet homme qui a gagné la guerre en 1939 » comme le déclarait une députée du PP. Ceci peut être expliqué par l’importance pour eux de recueillir les votes de ces nostalgiques.

Ces litiges politiques sont dus au fait qu’aucune vraie mesure n’a été prise jusqu’à maintenant. Ce choc n’est le résultat que de quarante années de manque d’investissement du gouvernement. A cette critique nous pouvons ajouter que les archives de Franco n’ont jamais été reprises par l’État, archives qui ont été écrites par cet homme dans le cadre de ses fonctions en tant que chef d’État. Elles sont toujours possédées par un organisme privé appartenant à la famille de l’ancien dictateur, rendant l’histoire du franquisme subjective et non réellement étudiée puisque la plupart des archives n’ont pas été dévoilées, biaisant ainsi l’étude de cette période.

Une nouvelle tombe envisagée

Les débats continuent au sujet du lieu de la nouvelle inhumation du corps. Si la famille de Franco envisage un procès contre l’État pour garder le corps au Valle de los Caidos, elle se présente aussi favorable à un transfert vers le caveau familial situé dans la crypte de la cathédrale de Madrid.

Le problème étant que l’on craint des pèlerinages au plein cœur de la capitale espagnole sur la tombe de Franco. Mais rien ne peut contrer cette possibilité puisque selon l’archevêque de Madrid, la crypte appartient à la famille. On risque cependant d’altérer la qualité de la cathédrale de Madrid, en abritant le corps d’un homme qui est véritablement perçu comme un dictateur par l’État avec la question de son exhumation.

Et s’il est question d’une exhumation, il est aussi question de cérémonie officielle, du moins pour la famille de Franco. Les petits enfants pointent le décret de 2010 qui visent à offrir les hommages militaires pour les hauts-gradés de l’armée : on autorise le chant de l’hymne national et la présence de soldats de parade. Cette idée, mal vue par l’État, est pour autant difficile à contrer.

Néanmoins, le symbole que représente le corps de Franco dans un lieu public devrait être rapidement réglé. Mais les nombreuses questions concernant le nouveau lieu d’inhumation et les questions cérémoniales ne font qu’envenimer la situation. Si le gouvernement espagnol voulait justement faire oublier à l’Espagne l’ombre de ce dictateur, ce n’était sans compter sur ces questions qui ralentissent les procédures et qui par la même occasion, laissent du temps aux partisans de la nostalgie franquiste pour se faire entendre sur l’espace public.

 

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