Élections communales en Belgique : le retour de la passion

À moins d’une semaine des élections locales belges, une douce brise souffle sur la conscience collective. Au coeur d’une Europe boudeuse de la politique, le pays du surréalisme a adopté une attitude aux antipodes de celle de ses voisins. Les Belges veulent faire changer les choses.

Pour ceux qui n’ont pas eu le temps de suivre, dressons  d’abord un portrait rapide des dernières années politiques en Belgique. Depuis 2014, le gouvernement fédéral est un camaïeu de bleu. Toutes les nuances libérales, de centre et de droite, se partagent les ministères. La répartition n’est cependant pas équitable. Au prix de nombreuses tractations et au terme de débats houleux, il a finalement été convenu que le premier ministre serait MR (équivalent des Républicains), mais que les plus gros portefeuilles ministériels reviendraient tous à la NV-A, parti d’extrême droite habilement dissimulé derrière une étiquette officielle de parti centriste. Ainsi, les Ministères de l’Intérieur, des Finances, de la Défense, de l’Asile et de la Migration sont trustés par des hommes ouvertement séparatistes.

Je t’aime, moi non plus

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les discours catégoriques, incitant à la haine, discriminatoires, dévalorisants, insultants, de ces hautes figures n’ont rien fait pour apaiser le pays. Que du contraire, la fin de l’année 2017 semblait annoncer la fermeture de rideau final, le désaveu total d’un pays dégouté par le mépris exprimé par sa classe dirigeante.

Et pourtant, la nouvelle année a amené avec elle de nouvelles résolutions pour le moins surprenantes. Plutôt que de s’avouer vaincus, les Belges se sont investis. Là où d’autres peuples européens ont adopté une posture défaitiste face à des dirigeants en rupture totale avec les convictions du corps social, les Belges, eux, se sont voulus optimistes. Nos élus ne font pas le boulot ? Qu’à cela ne tienne, nous le ferons à leur place.

Fourmillement citoyen et explosion des carcans

Ce sont d’abord des petits mouvements citoyens et des initiatives locales qui se sont attribués seuls la mission de faire changer les choses. Puis petit à petit, l’investissement à l’échelle des quartiers s’est étendu. Il a mûri, s’est construit, s’est rationalisé. Le point culminant de cette systématisation du travail citoyen tient en deux mots : l’engagement politique. En effet, pas un seul Belge ne peut sérieusement vous répondre qu’il ne connait pas personnellement un, deux, ou dix candidats aux élections communales de sa localité. Plutôt que de désespérer de la situation fédérale, le peuple a pris le contrepied du défaitisme. Tout le monde souhaite être acteur du changement, et non plus spectateur de la déliquescence. Tout le monde se présente aux élections, avec une rage de vivre et une volonté énorme de faire bouger les lignes.

Même s’ils s’insèrent dans les cadres préétablis par la loi (et ne tentent pas de renverser le pays pour tout reconstruire à partir de ruines, comme le prônait feu Karl Marx), les Belges expriment explicitement un certain rejet de l’establishment. Peu de villes et villages ont l’occasion de voter pour des listes estampillées des logos des partis traditionnels. Le plus souvent, des noms locaux sont attribués à des formations hétéroclites sans tendance franche exprimée pour la droite ou la gauche. Et pour ceux qui choisissent d’arborer les étiquettes traditionnelles, ils le font en formant des alliances inédites, impensables ailleurs. Ainsi, plusieurs grandes agglomérations ont scellé l’union improbable entre le MR et le PS – un peu comme si Les Républicains proposaient de gouverner de leur plein gré, main dans la main, avec le Parti Socialiste.

Ni jeune, ni vieux, ni con

Comme si ce renouvellement des voeux, dans un mariage que l’on croyait au point mort, n’était pas en soi surprenant, il s’accompagne d’une seconde qualité encore plus étonnante. Ce ne sont pas que les vieux de la vieille, le ténor des échevins, le cinquantenaire célèbre du coin, la working woman dont on connait le visage depuis vingt ans, qui se présentent. Ce sont les jeunes, les timides, les écolos, les agriculteurs, les fonctionnaires, les étudiants, les apprentis. Tous les âges sont équitablement représentés, toutes les professions également. On en reviendrait presque à la définition grecque de la politique ; celle-là même où les citoyens agissent puis laissent la place aux suivants, sans faire du rôle de politicien un métier à part entière, déconnecté des réalités quotidiennes.

Les mauvaises langues vous diront que leur ancien camarade de classe se présente car il a échoué dans ses études, que tout leur quartier se retrouve sur une liste comme si la politique était un loisir. Il n’empêche qu’on n’a jamais vu un tel engouement pour une sphère d’ordinaire désavouée et haïe par le peuple. Au contraire, il faudrait plutôt se réjouir que la jeunesse ait envie de s’investir aux changements nécessaires à une meilleure intégration scolaire. Il faut célébrer la cohésion enfin retrouvée entre les habitants d’un quartier qui se battront enfin sous le même étendard pour qu’on vive mieux, ensemble, à tous les coins de rue. Ne pensons pas encore à l’après. Pour l’heure, attendons les résultats du scrutin de ce dimanche 14 octobre, et accueillons à bras ouverts ce renouveau citoyen qui, on l’espère, sera salvateur.

Sofia Touhami

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.