Avec l’affaire Khashoggi, Riyad au bord du précipice

La disparition du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien à Istanbul depuis le 2 octobre a entraîné une vague croissante de réactions sur la scène internationale. Même si l’Arabie Saoudite est un acteur majeur dans l’exportation de pétrole et le commerce d’armes, tous dénoncent fermement ce qu’il lui est arrivé.

Né à Médine, Jamal Khashoggi était un journaliste reconnu en Arabie Saoudite. Proche de l’élite saoudienne, il a soutenu la montée en puissance et l’arrivée au pouvoir de Mohammed Ben Salmane (MBS). Il se réjouissait dans un premier temps des premières décisions du prince héritier. Mais très vite, il critiqua les méthodes de répression de MBS ainsi que son engagement militaire du royaume au Yémen. Des critiques devenues intolérables pour le prince.

En décembre 2016, le gouvernement saoudien lui interdit d’exercer son métier dans le pays. Il est alors contraint à l’exil aux États-Unis en 2017. Jamal Khashoggi devient éditorialiste pour le Washington Post. Dans ces chroniques, il parle de ce qu’il connaît : l’Arabie Saoudite. Il continue de critiquer le régime saoudien, la liberté de presse bafouée et les actes géopolitiques de MBS, notamment au Yémen.

Dans une de ses chroniques de septembre, il parle ainsi : « quand je parle de peur, d’intimidation, d’arrestations et d’humiliations publiques d’intellectuels et de dirigeants religieux et que je vous dis que je suis d’Arabie saoudite, êtes-vous surpris ? ». En dénonçant ainsi le régime, Jamal Khashoggi craignait pour sa vie et confiait à ses collègues : « bien sûr qu’ils aimeraient me voir hors jeu. »

Fiancé à Hatice Cengiz une Turque, il doit se rendre au consulat saoudien à Istanbul, à la demande de l’ambassade d’Arabie Saoudite à Washington, pour récupérer un document nécessaire à son remariage. Le 2 octobre, il entre au consulat pour ne plus jamais en ressortir.

Riyad mis à mal

Samedi 20 octobre, l’Arabie Saoudite a reconnu que le journaliste avait été tué au sein du consulat saoudien à Istanbul. « Les discussions entre Jamal Khashoggi et ceux qu’il a rencontrés au consulat du royaume à Istanbul ont débouché sur une rixe, ce qui a conduit à sa mort », selon l’Agence de presse officielle saoudienne.

Riyad se trouve dans une position délicate. Il tente de s’en sortir en affirmant « ne pas savoir où se trouve le corps ». Mais la version qu’il défend ne convainc pas ses partenaires commerciaux. L’Union Européenne, les États-Unis et plusieurs ONG soulignent des incohérences et des zones d’ombre dans son récit. Surtout qu’avant ces révélations, une enquête accablante avait été ouverte par la Turquie. Elle dénonçait plusieurs personnes responsables de l’assassinat qui se trouvent être des proches du prince MBS. De plus, le quotidien Washington Post affirme avoir eu accès à un enregistrement vidéo et audio des faits. Des preuves qui témoignent que le journaliste a été « interrogé, torturé puis tué » à l’intérieur du consulat avant que son corps ne soit démembré.

L’image du prince héritier est ternie par cette affaire. Même sa position au sein du pays pourrait être remise en question. Depuis plusieurs jours, un comité des sages de la famille est réuni. Il est habituellement tenu pour régler les problèmes de succession au sein de la famille Saoud. Il aurait alors prévu de nommer un vice-prince héritier chargé de seconder MBS.

Face aux révélations sur un possible assassinat orchestré par le pouvoir saoudien, l’Arabie saoudite est en position de faiblesse vis-à-vis des dirigeants du reste du monde. Le prouvent les annulations en cascade des membres du G7 pour le « Davos du désert », notamment celle du ministre français de l’Économie Bruno le Maire.

@REUTERS

Ses partenaires commerciaux haussent le ton

Pour la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne, il y a un « besoin urgent de clarification » des faits. Donald Trump parle de « tromperies et mensonges », « C’est mauvais, très mauvais », clame-t-il à propos de l’affaire. Tous doutent de la véracité des explications saoudiennes.

Le président turc, Receip Tayyip Erdogan, promet lui « toute la vérité ». Lors de son discours au Parlement devant les députés de l’AKP (parti au pouvoir) ce mardi, il a été très ferme sur sa position. Officialisant des éléments de l’enquête en cours, notamment sur les personnes soupçonnées, cet acte est « un assassinat barbare » qui a été « planifié », a-t-il déclaré. Cependant, certains éléments de l’enquête turque restent flous : « qui a donné les ordres ? Où est le corps ? ». Bien que ferme, Erdogan reste mesuré dans ses propos et cherche à éviter une rupture totale avec Riyad.

Pour les chefs des diplomaties européennes qui soulignent la gravité de l’événement, ils paient d’une certaine façon leur absence de fermeté envers MBS. L’Arabie Saoudite par sa grande puissance économique est un pays plus ou moins immunisé. Les Occidentaux font primer leurs intérêts commerciaux sur leurs principes et ferment (à moitié) les yeux sur les excès de Riyad comme la guerre au Yémen. La France qui, avec 18,5 milliards d’euros, est le premier partenaire commercial de Paris dans le Golfe, en est un exemple parfait. Cette affaire et son déroulement pourraient-ils remettre en cause cette alliance commerciale ?

Pourtant, d’autres pays tels que le Canada n’excluent pas de pouvoir annuler un important contrat de ventes d’armes à l’Arabie Saoudite à cause de l’assassinat de Jamal Khashoggi. L’Allemagne a elle aussi ce lundi [22 octobre] annoncé la suspension des ventes d’armes à Riyad. Le ministre allemand de l’Économie a enfoncé le clou en demandant aux autres pays européens de suivre l’exemple.

L’Arabie Saoudite se retrouve petit à petit isolée et perd le contrôle sur cette affaire et sur ses relations commerciales avec plusieurs alliés clés. Même si pour le moment, un nombre restreint de dirigeants ont rompu leurs contrats, d’autres pourraient suivre. De plus, au cœur du Moyen Orient, l’Iran pourrait être le principal bénéficiaire de cette cacophonie. Les relations entre Téhéran et Washington, au point mort depuis le retrait des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire, pourraient-elles être relancées par cette affaire ?

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