Un Clásico musclé

Dimanche 1er octobre, 2,26 millions de Catalans se sont rendus aux urnes pour exprimer leur souhait vis-à-vis de l’indépendance de leur région. Le gouvernement de la communauté autonome a organisé un référendum, illégal aux yeux du gouvernement central dirigé par Mariano Rajoy. Une journée sous le signe de la violence, altérant un peu plus la relation de la Catalogne avec l’Espagne.

Coup d’envoi. “Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous forme de république ?”. Une simple phrase pour sceller le destin d’une région qui se rêve nation depuis tant d’années. Ce référendum d’autodétermination était très attendu. Organisé par Carles Puigdemont, président de la Généralité de Catalogne, il vise à rendre la région indépendante, et ainsi l’élever au statut de pays. Un jour décisif, s’il avait été reconnu par Madrid. En effet, le Premier Ministre Mariano Rajoy s’est empressé d’affirmer « qu’il n’y a pas eu de référendum d’autodétermination ».

Sunday bloody sunday

La journée du 1er octobre a été éprouvante. Mariano Rajoy avait prévu de nombreuses manœuvres pour empêcher la tenue du vote, illégitime aux yeux du gouvernement. Face à cela, de nombreux Catalans, en place dès cinq heures du matin, notamment à Gérone, protègent leurs bureaux de votes en se postant devant et en érigeant des barricades. Les conditions de vote semblent assez sommaires et clandestines. Le Monde rapporte qu’on y vote dans des urnes prêtées par des volontaires et que le rythme de la journée est coupé par des pannes informatiques. De nombreux policiers de la garde civile ont été déployés dans les villes catalanes pour saisir les urnes et annuler les scrutins. C’est ainsi que de nombreuses confrontations entre policiers et votants ont éclaté.

Pas moins de 844 personnes en sortent blessées, certaines sont même hospitalisées pour cas aggravés. Le gouvernement espagnol use de la force pour faire taire le mouvement séparatiste devenu de plus en plus virulent depuis quelques semaines. Arrestations et usage de la matraque entre autres, la garde civile n’a pas lésiné sur les moyens. C’est peu de le dire. De nombreux visages ensanglantés, tous profils confondus, abondent la presse. Un paysage contrasté avec les Mossos d’Esquadra, la police catalane, passifs et quelque peu dépassés par les ordres qu’il leurs sont donnés. Deux polices opèrent. Une vraie fracture entre deux entités.

Deux policiers catalans traversent la foule. © Louis Witter

 

Une fracture sociale interne

Il n’y a pas que la violence de la rue, il y a aussi une tension qui règne dans la société catalane et dont on parle peu. Dans des moments à forts enjeux comme celui-ci, il est d’usage de se montrer uni. Pourtant, la réalité n’est pas si claire. Courrier international s’est penché sur un article de La Voz de Galicia qui met en lumière les oubliés de Catalogne. Ils restent nombreux à se sentir espagnols et catalans et, de ce fait, non séparatistes. Pour se faire entendre, certains ont décidé de créer des associations afin de « trouver des solutions alternatives à la sécession ». Il y a par exemple la Société civile catalane (SCC) qui œuvre afin de « faire vivre la société catalane sans la dissocier de la culture espagnole commune ». Une membre du conseil d’administration de la SCC pointe le revers de la médaille en expliquant qu’être à contre-courant détériore les relations sociales entre individus. La violence se retrouve donc dans les mœurs au quotidien. Le nationalisme catalan semble peser sur les non ou moins séparatistes d’entre eux. Une étudiante en science politique à Barcelone explique avoir été victime d’insultes et dénonce « une frustration qui se transforme en violence ».

Un lourd passé

La crise entre Catalogne et Espagne semble avoir atteint son paroxysme. Toutefois, cela n’est pas nouveau. En 2014, déjà, un référendum avait été organisé par le gouvernement catalan mais le pouvoir central avait saisi la justice pour le rendre illégal. Il faut revenir en 2006 pour comprendre la forte autonomie de la Catalogne. C’est à ce moment-là qu’elle demande plus d’autonomie à José Luis Rodrigez Zapatero, alors Premier Ministre. Mais le gouvernement succédant, de droite, a mis à mal le jeu catalan et a remis en avant la primauté de Madrid sur les gouvernements autonomes. Ce qui pourrait s’apparenter à une trahison n’a que décuplé la volonté d’indépendance des Catalans. En 2010, ils étaient environ 15% à être en faveur de l’indépendance tandis qu’ils sont aujourd’hui 40%.

En 2010, ils étaient environ 15% à être en faveur de l’indépendance tandis qu’ils sont aujourd’hui 40%.

Les séparatistes ont pour principale motivation le dégoût du système fiscal espagnol. La Catalogne étant la région la plus prospère du pays, représentant 20% du Produit International Brut, elle s’indigne de ne pas avoir un système d’imposition propre à elle. Les Catalans se sentent ainsi “volés par Madrid”. De plus, ils se mobilisent fortement quant à leur identité régionale. Il est, par exemple, devenu difficile d’étudier la langue catalane dans les établissements publics. Et si l’on souhaite étudier castillan et catalan, il faut alors assumer le coût financier des établissements privés. Le gouvernement central insiste sur l’unification espagnole et gomme ainsi les particularismes régionaux en érigeant comme langue prépondérante le castillan. De très fortes divergences continuent de séparer l’Espagne et la Catalogne qui se sentent désormais plus étrangers que jamais.

Un avenir incertain

Beaucoup de questions restent en suspens quant au devenir de la Catalogne et de l’Espagne. Carles Puigdemont pourrait-il imposer de force sa déclaration d’indépendance ? Il semblerait que oui, au vu de son attitude. En effet, ce dernier avait annoncé que la déclaration d’indépendance serait proclamée quarante-huit heures après le résultat officiel du scrutin. Il a indiqué mardi 3 septembre dans une interview à la BBC qu’il se présenterait “à la fin de la semaine, ou au début de la semaine prochaine” pour s’exprimer sur le processus d’indépendance.

Mais l’enclenchement de celui-ci pourrait-il être effectif ? Pas tellement. Le système juridique international permet aux peuples de “disposer d’eux-mêmes”. Toutefois, il ne s’applique aucunement aux Etats démocratiques et concerne ainsi surtout les Etats colonisés. Partant de ce postulat, l’indépendance semble peu viable. De plus, la Constitution espagnole est dotée d’un article, le numéro 155. Il prévoit, en cas d’atteinte à la stabilité du pays, que le gouvernement central puisse reprendre la main sur le gouvernement de la communauté autonome. Madrid pourrait alors poser son véto et c’est ce qui apparaît le plus probable.

Que serait l’Espagne sans la Catalogne ? Comment agirait la région vis-à-vis de l’Union européenne ? Quand certains apportent leur soutien au gouvernement espagnol, d’autres déplorent un lourd silence de la scène internationale sur le sujet. Le dialogue entre les deux dirigeants est rompu et aucune manœuvre douce n’apparaît pour l’instant. Il nous faudra attendre les prolongations pour en connaître l’issue.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.