La Russie, ou la démocratie qui n’en était pas une

Après la chute de l’Union Soviétique en 1991, la nouvelle Fédération de Russie a dû se reconstruire entièrement : son identité, sa constitution, ses objectifs. En 1993, elle se dote d’une constitution incroyablement longue qui fait désormais d’elle une démocratie. Malheureusement, les dernières élections législatives du 18 septembre 2016 n’ont pas fait qu’affirmer ce dernier point…

Grande victoire du parti de Vladimir Poutine

La Russie démocratique a élu en septembre dernier les nouveaux représentants du peuple à la Douma, le parlement russe. Sans vraiment grande surprise, le parti au pouvoir Russie Unie est arrivé en tête des votes avec 54,3% des voix, ce qui lui permet de gagner 340 sièges au Parlement. Fondamentalement, ces élections ne bouleversent pas le paysage parlementaire russe, car Russie Unie était déjà arrivé en tête aux scrutins précédents : 49,3% en 2011, et 64,3% en 2007. Les têtes ne changent pas, les résultats non plus.

L’avance considérable du parti du Kremlin devrait permettre au président actuel, Vladimir Poutine, de se représenter en 2018 pour un nouveau mandat, qu’il gagnera sans doute sauf évènement imprévisible. Cela permet également une révision de la Constitution par la Douma, qui selon la procédure constitutionnelle actuelle, est un acte plus compliqué que l’abolition complète du texte législatif, à cause des règles de majorité. Mais bien sûr, cela n’est plus un problème maintenant, au vu des résultats de Russie Unie.

Victoire du parti, défaite de la population ?

Si en apparence ces élections pourraient refléter un consensus politique parmi la population russe, en réalité il en est autrement. Le taux de participation s’élève à 48% dans tout le pays, ce qui n’est déjà pas très haut, mais les résultats sont encore plus décevants pour les deux villes principales, Moscou (20%) et Saint-Pétersbourg (16%). Cela peut traduire une antipathie croissante du peuple envers le système électoral russe, ou une croyance que leur vote ne changerait rien à un résultat qui est connu d’avance. Pour Sergueï Mironov, le dirigeant du mouvement Russie Juste, le faible taux de participation révèle que le peuple russe ne croit pas en la transparence des élections, qui sont souvent truquées. Cette année, plusieurs témoignages concernant des fraudes sont parvenus à la Commission Électorale, qui a ouvert une enquête en promettant l’annulation des résultats de l’élection si les soupçons s’avéraient fondés. Mais cela n’arrivera probablement pas.

L’autre défaut de ces élections, c’est qu’elles ne permettent pas à l’opposition d’entrer au Parlement : selon la loi électorale, il faut qu’un parti obtienne 5% des voix pour obtenir un siège à la Douma, ce qui n’est pas arrivé cette année. Par conséquent, seulement des partis sympathisants avec le Kremlin et le pouvoir se retrouvent au Parlement, ce qui empêche la diversité politique promise dans la constitution. Avec 76% des sièges réservés pour Russie Unie ainsi que tous les autres partis qui sont en accord avec elle, le pouvoir est garanti d’avoir de beaux jours devant lui puisque aucune réelle opposition ne les met en danger.

Finalement, il est presque correct de dire que ces élections n’ont pas vraiment eu de résultat important, et peut-être qu’elles ont été inutiles, car elles ne faisaient que réaffirmer le pouvoir déjà en place sans jamais introduire d’élément nouveau qui pourrait le menacer. Mais bien sûr, il serait ridicule de penser que ces élections sont inutiles puisque la Russie est une démocratie, un pays libre et qui tient compte de l’avis de son peuple pour faire avancer la politique. Enfin…

Une dictature déguisée en démocratie

La Fédération de Russie est constitutionnellement démocratique, et fonctionne sur un système super-présidentiel, avec une séparation des pouvoirs établie. Les citoyens russes bénéficient de nombreux droits et libertés, les élections sont libres et justes, et le fait même que des droits, libertés, et élections existent dans le système prouve que la Russie est bien une démocratie. En théorie. Bien sûr, la pratique est fort différente.

En réalité, le président dispose de nombreux pouvoirs aux dépends d’autres institutions, les élections sont truquées la plupart du temps et ne permettent aucune opposition politique, rendant ainsi le parti au pouvoir tout puissant, et faisant de ce pays soi-disant démocratique une presque dictature. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dont la Russie fait partie, mesure les niveaux de conformité des pays aux normes démocratiques, et analyse notamment les élections. Systématiquement, elle conclut que les élections russes ne sont ni conformes aux normes établies, ni libres, et encore moins démocratiques. L’absence d’opposition et le faible taux de participation, sans parler des fraudes éventuelles mais non vérifiées, ne sont que quelques facteurs démontrant le caractère non-démocratique de la Russie.

Selon Walter Lippmann et Edward Bernays, la Russie pratique la « démocratie dirigée », c’est-à-dire un système qui contrôle la société de manière autoritaire tout en maintenant l’apparence d’une démocratie. Ce type de régime aurait plusieurs caractéristiques : un président fort et des institutions faibles, un contrôle étatique des médias et des élections, et ainsi de suite. Résultat : le pays est dans une situation de stabilité instable, les élections qui ont l’air libres et justes sont en fait sans aucun effet, et n’ont aucun pouvoir de changer réellement les politiques du pays.

La démocratie apparente de la Russie et son autoritarisme sous-jacent sont finalement la preuve que la reconstruction du pays après la dissolution de l’URSS a échoué, puisqu’une démocratie a été souhaitée mais jamais vraiment mise en place. On comprend alors mieux pourquoi, dans un pays dit démocratique, un même homme, c’est-à-dire Vladimir Poutine, peut servir deux mandats de président, puis rester au pouvoir en tant que premier ministre, et revenir après pour éventuellement deux autres mandats. Toutefois, si les dérives autoritaires du pays sont presque cachées par la façade démocratique voulue par le pouvoir, de nombreuses situations nous rappellent chaque jour l’autoritarisme de la Russie, comme la situation en Ukraine, ces élections ou même les bombardements en Syrie.