« L’espoir surgit des éclats de prise de conscience africaine »

Il y a trois ans j’ai croisé le chemin de Xavier Liébard. Il était intervenant en cinéma au Lycée François Millet à Cherbourg. Il venait finir le tournage de Nous venons en amis réalisé avec son ami Hubert Sauper. On a pu suivre la trajectoire de ce film qui a, entre autre, remporté  le Prix Spécial à Sundance et le Peace Price à Berlin en 2014. Depuis le 16 septembre dernier il est sorti en France. Après le succès en 2004 avec Le Cauchemar de Darwin, Hubert Sauper s’intéresse ici au Soudan du Sud, divisé par des enjeux qui le dépasse et la colonisation omniprésente. L’action se déroule durant le schisme du référendum entre le Nord et le Sud. Dans un débat internationale sur l’immigration ce projet nous donne l’occasion de prendre de la distance, de s’intéresser aux causes plutôt qu’aux conséquences, à la situation au Soudan du sud, à nos rapports Nord Sud. Qu’en est il de la globalisation ? La colonisation est-elle vraiment finie ? « L’Histoire ne se répète pas, mais elle rime », avec ce documentaire « poélitique », cette phrase de Mark Twain reprend tout son sens.

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Xavier Liébard

Est-ce que tu peux te présenter ?  Comment tu t’es retrouvé sur ce projet là ?

Je suis réalisateur de films documentaires depuis une vingtaine d’années déjà. J’ai rencontré Hubert (Sauper) lors d’un festival de cinéma en Russie. C’était dans un bar à Saint-Pétersbourg. Je lui ai expliqué que j’allais avoir trente ans et que je voulais faire un truc exceptionnel… Et nous nous sommes jetés à 2 heures du matin à poil dans la Neva (la rivière qui passe à Saint Petersbourg) avec plein de russes qui nous ont suivi. Une sorte de baptême qui a scellé notre amitié.

Et ça remonte à quand ?

C’était en 98 Je sortais juste de la FEMIS (Fondation Européenne des métiers de l’Image et du Son). Je présentais mon film de fin d’études, une fiction qui s’appelait Trompe l’œil Et lui il présentait un documentaire magnifique tourné au Congo Zaïre qui s’appelait Loin du Rwanda. Il était déjà très au fait de l’Afrique il y a vingt ans. Nous avons gagné le grand prix tous les deux moi en court métrage et lui en documentaire, c’était magnifique. Au moment de se quitter on s’est rendu compte qu’on habitait à côté à Paris.

Donc une rencontre amicale plus que professionnelle.

Tu sais c’était une rencontre en festival, c’est toujours amical. Et donc il se passe plusieurs années, on était très proche, il est devenu le parrain d’un de mes enfants. Et en 2009, il me propose de l’accompagner sur un projet. C’était après Le Cauchemar de Darwin (2006) qui est allé aux Oscars et la polémique que j’ai trouvée absolument déloyale (…) . Mais le succès déclenche souvent des jalousies. Depuis le départ j’étais très convaincu qu’il était très talentueux. Quant à ce projet on en savait relativement peu; il construisait un prototype d’avion mais personne n’avait imaginer qu’il partirait si loin. Il gardait ça secret à l’époque pour ne pas avoir d’ennuis.

Oui c’est ce que j’ai cru comprendre en lisant le dossier de presse, le point de départ c’est cet avion.

Pour ce documentaire l’avion définissait notre manière de filmer et de nous déplacer. J’ai ça trouvé astucieux car au Soudan du sud il y a très peu de routes . En plus il se trouvait que je n’avais pas trop peur et que je commençais à prendre des cours de pilotage. Choisir ce petit avion comme moyen de transport était le moyen le plus sécurisé de voyager au Soudan. Avec ce petit avion en boite de conserve qu’il a construit lui même nous sommes parti de Bourgogne, nous avons traversé la France, l’Italie, de la Sicile , la Méditerranée, entre Palerme et Monastir en Tunisie puis la Libye, l’Égypte et enfin le Soudan. L’avion a fait 12000 kilomètres

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le cauchemar de Darwin © corbis

Et donc toi tu le rejoins au Soudan ?

Non moi, j’ai accompagné une grande partie de l’arrivée en Afrique, la France en voiture, l’Italie et la Sicile en ULM, la Méditerranée en hélicoptère, la Tunisie et l’Égypte en voiture et le Soudan qui nous avons traversé presque d’un bout à l’autre. Après ce n’est qu’un moyen de locomotion, il apparaît relativement peu dans le film.

Oui, dans le film on se demande ce qu’est cet étrange objet car vous en parlez très peu.

C’est vrai. Il y avait le risque que ce projet ULM prenne le dessus sur les événements. Le film tente de se focaliser sur Le Soudan, et la question néocoloniale. Quand on a vu les premiers rushs ça faisait très film d’aventure avec nos chemises de pilotes. Y’en a qui parle du film comme spectaculaire, je dirais que c’est tout le contraire. Nous avons essayé d’éviter la posture des aventuriers.

Tu parles de spectaculaire, il y a des moments, je pense à l’enterrement du militaire, qui sont très forts Et d’autres comme les dons de chaussettes de la famille américaine aux petits Soudanais. On se sent pris dans un engrenage terrible , inextricable, chaque scènes entrent en résonance avec les autres.

Oui je suis d’accord. Si nous avions voulu montrer des images chocs, nous en avions davantage dans les rushes. Le pays est en situation de crise permanente, pas le film. Le Soudan du sud est un pays qui a presque toujours été en guerre. Et au lieu de leur apporter des moyens de se développer, les évangélistes américains leur imposent des chaussettes par 45°. Ce qui est violent c’est le mécanisme de l’asservissement . Au bout d’un moment tu prends conscience que les gens sur place n’ont aucune alternative. Quand tu sais que c’est des pays où il y 80% de gens qui savent ni lire ni écrire… Qu est ce qu’ils ont pour se défendre ? Qu’est ce qu’on leur donne comme moyens de s’en sortir ? Je ne suis pas sur que les dirigeants qui ont pris le pouvoir au sud souhaitent que leur peuple s’en sortent. Souvent, ils préfèrent créer des conditions de conflit militaire pour pouvoir mieux piller leur propre pays. De leur côté les firmes étrangères profitent du chaos, pour extraire les richesses du sol. C’est là que le film est intéressant c’est qu’il ne cherche pas à expliquer un événement particulier mais une multitude d’éléments qui ne sont que des rouages terribles, du mécanisme de domination, du côté soudanais et du côté occidental. La militarisation dès l’école, la prédation des terres, les oppositions entre musulman et chrétien. Le fond de l’idéologie coloniale : c’est diviser pour mieux régner. Divide ut regnes. Il y a plus de cent ans lorsque les empires français et anglais se partageaient l’Afrique comme un gigantesque gâteau, les principes étaient les même. Il ne s’agit pas de lutter pour le non-interventionnisme. Mais je pense que là où il y a une action d’intervention dans ce pays du chaos; il y a très souvent un intérêt derrière. La situation est complexe; bien des fois les ONG sont très importantes et peuvent éviter des catastrophes humanitaires, mais un pays dirigé contre son peuple peut crée les conditions d’un chaos permanent. C’est cela que Hubert questionna dans son film au Soudan, lorsque les occidentaux disent « nous venons en amis » dans un pays qui regorge de matière première et qui est en conflit permanent, est ce qu’ils n’ont pas une idée derrière la tête ?

Comme on le voit à la conférence à la fin.

Je pense que c’est l’une des plus belle scène du film. Des puissants lobby internationaux se battent pour les piller les ressources d’un pays a peine né, et ils disent qu’il le font pour le bien du pays bien sur. C’est le bal des vautours. Il y a un chiffre éloquent : quelques mois après la création du Sud Soudan, 30% des terres avaient été vendue à des intérêts étrangers. Pour moi, ça révèle le chaos de la logique capitaliste en Afrique qui pense d’abord au profit avant de questionner les dégâts causés par cette recherche de profit. Ça révèle le chaos de la situation. Vous voulez des médicaments ? On vous en donne. Vous voulez des armes ? On vous en donne. Le Soudan du sud tout nouveau devient comme un laboratoire d’expérimentation C’est terrifiant. Ce qu’on a vu au Sud Soudan, c’est le chaos. Ce n’était pas la guerre au moment où on était sur place mais il y avait des conflits armés au frontière. Maintenant c’est une véritable guerre civile dans tout le pays. La paix n’existe pas; le guerre est là, toujours. Parce que la frontière entre le Nord et le Sud est exactement sur le pétrole, pour partager le pétrole on a juste tiré un trait dessus. Le pire d’un cadeau qu’un pays africain puisse avoir, c’est des richesses plein son sous sol. Et le mot pétrole rime souvent avec la guerre.

 © Le pacte
© Le pacte

Le film est très beau car la politique ne prend jamais le pas sur la vie et l’humour est souvent présent.

Oui, notre position à nous était déjà comique, voire burlesque. les chemises de pilote c’est Hubert qui a eu l’idée comme on se faisait beaucoup fliquer dans les aéroports, on a mis des galons et ça été magique on est passé avec un simple salut. J’ai été co-pilote une grande partie du film. Mais il y avait d’autres personnes comme Zmorda Chkimi, une metteur en scène franco tunisienne formidable et Barney Broomfield un opérateur américain très talentueux. On s échangeaient nos chemise de pilote. Comme dans un espèce de cirque surréaliste.

Et le vaisseau devient plus qu’un simple moyen de transport.

Oui, on proposait aux cadres chinois du cam de venir dans l’ULM et de filmer eux-même leur raffinerie. Nous ne rentrions pas le détail, ils n’avaient pas la moindre idée du projet. Et j’ai aussi appris que l’humour est un moyen décharger la tension. C’est pour moi une grande leçon de vie. Quand tu viens, tu viens avec ta peur. Si tu le montre, c’est mort. Il nous est arrivé plusieurs fois d’atterrir et d’être accueilli par des kalachnikovs mais avec nos gueules de pilote dans un coucou ridicule, on les faisait marrer. Le rire crée un lien. L’enjeu c’était de rencontrer tout le monde et de passer du temps avec chacun. Les gens simples, les gens de pouvoir… Tout le monde. Il s’agissait dans ce film de mettre la parole de l’homme à égalité.

Tu évoques le point de vue. J’ai senti dans le film une envie ou un besoin de rester objectif.

Je ne dirais pas objectif. On laisse le spectateur prendre sa place mais on a forcément une sensibilité particulière, une façon de voir le monde. On rapporte des faits mais on ne peut être objectif. C’est un équilibre difficile à trouver. Je dirais même que c’est son regard à lui (ndlr: Hubert Sauper).

Mais quel pessimiste. Je suis sorti du film avec une impression de vide, il ne semble pas ‘y avoir échappatoire. L’Histoire se répète et l’espoir n’est pas permis. Ça questionne notre condition de spectateur inactif, car même le réalisateur est spectateur d’événements qui le dépasse.

J’ai envie de répondre : est-ce qu’on a pas déjà fait assez de mal là-bas ? Là bas ce sont des hommes comme nous, avec leur intelligence leur dignité humaine. Le but est de faire prendre conscience que là bas ce sont des hommes comme nous. La bataille c’est de leur permettre d’avoir leurs moyens propres d’action. Le problème c’est que quand il y a des chefs d’État qui prennent le pouvoir là-bas, ils deviennent le levier de puissantes force d’attraction. Il se passe des choses magnifiques en Afrique, mais la course aux ressources naturelles casse toute possibilité de développement . Ça doit passer par la prise de conscience collective plutôt que par des actions isolées. Quand tu vois que des hommes politiques français font une deuxième carrière dans l’humanitaire pour apporter « la Lumière » en Afrique, ça fait réfléchir. Et nous qui faisons un film ne sommes pas en dehors de ça, nos sommes nous même dans ces contradictions. Mais il y a plusieurs moments dans le film où surgit une conscience politique soudanaise. L’espoir surgit des éclats de prise de conscience africaine.

 

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