EDITO – Et la Belgique se réveilla raciste

Suite à la diffusion d’un reportage portant sur les agissements d’un mouvement identitaire le 5 septembre, la Belgique a été mise face à ses contradictions. D’un côté, elle se félicite de trouver un consensus qui compose avec toutes les identités. De l’autre, elle laisse s’épanouir des groupuscules ouvertement haineux envers les minorités.

Ce mercredi soir, la VRT, chaine publique flamande, diffusait un nouvel épisode de ses reportages hebdomadaires. Le premier épisode de la rentrée s’est concentré sur une question simple : « wie is Schild & Vrienden ? », comprenez « qui sont les Schild & Vrienden ? ». Traduit littéralement, le nom de ce mouvement méta-politique signifie « boucliers et amis ». Tout un programme donc, pour une organisation qui prône la protection des valeurs flamandes et l’alliance amicale, quasi fraternelle, entre ce peuple aspirant à l’unité culturelle absolue.

Pendant quarante-deux longues minutes, la caméra et le journaliste suivent Dries Van Langenhove, président du mouvement, et jeune étudiant à l’Université de Gand. Chaque minute est un supplice, non pas parce que la ligne éditoriale est mauvaise, mais plutôt parce qu’elle met en lumière la part d’ombre du peuple belge que beaucoup tentent d’amoindrir. Le racisme est bel et bien là, présent, proactif, pernicieux, indolore et malheureusement massif.

Schild & Vrienden n’est en effet pas qu’un simple groupe de discussion entre des jeunes étudiants soucieux de préserver leur identité culturelle. À l’image de Génération Identitaire en France, ces étudiants flamands ne cachent plus leurs inclinations racistes, homophobes, néo-nazies, islamophobes et xénophobes. Il s’agit d’une mouvance d’extrême droite qui, même si elle ne s’est pas constituée en parti politique, a voix au chapitre dans les plus grandes instances influentes.

S’endormir idéaliste, se réveiller raciste

Le tollé déclenché par ces révélations tonitruantes était nécessaire. Une enquête judiciaire a été ouverte immédiatement, le Ministre de la Justice Koen Geens a condamné en personne les propos innommables prononcés par les grandes figures du groupe. Il reste cependant une amertume dans le cœur de toutes les personnes qui s’attellent à dénoncer le racisme depuis longtemps. Il aura fallu une enquête menée par un journaliste (blanc) et diffusée sur une chaine publique pour que la prise de conscience se fasse. Un peu comme si les appels répétés et systématiques des communautés subissant quotidiennement le racisme n’étaient pas dignes d’intérêt. Un peu comme s’il fallait une approbation belgo-belge du problème qui gangrène le pays pour qu’enfin les choses bougent. Attention, personne ne dénigre la prise de conscience déclenchée par cette enquête journalistique. Il est cependant légitime d’avoir un petit rire jaune face à ces milliers de gens qui découvrent au réveil qu’ils vivent dans un pays tout aussi atteint par les mouvances identitaires que ses voisins européens, et ce depuis bien plus longtemps qu’on ne le pense.

Désolidarisation à deux vitesses

L’heure est à la remise en question, à l’acceptation des faits. Oui, il existe des mouvements d’extrême droite avec une influence majeure sur les instances politiques. Oui, la Belgique, elle aussi, héberge sur son territoire des dizaines, des centaines, des milliers de racistes convaincus qui sirotent leur tasse de café chaque matin en se réjouissant que des migrants boivent la tasse en pleine mer et y périssent chaque jour. Plutôt que de se voiler la face, tous les médias du pays se sont unis et ont assumé vivre dans un pays souffrant de ce mal. Ce ne sont pas les quelques migrants à nos portes qui mettent en danger la Belgique, ce sont bel et bien les intolérants notoires postés aux quatre coins du territoire. Une grande partie de la classe politique et des voix citoyennes se sont aussi insurgées.

Tout n’est pas rose cependant. Extrême droite oblige, il subsiste une grande tolérance à l’égard des propos tenus par les membres de Schild & Vrienden. Quand un gouvernement fédéral compte dans ses rangs les plus grandes figures de l’extrême droite, on n’échappe pas à l’amoindrissement de la gravité des faits. C’est ainsi que le célèbre Théo Francken (Secrétaire d’État à l’asile et à la Migration) membre de la NV-A, plus grand parti nationaliste du pays, a déclaré ne condamner que les membres extrêmes du mouvement. Le millier d’affiliés au groupe identitaire ne devrait pas souffrir du comportement de quelques têtes brûlées particulièrement vives dans leurs critiques de toutes les races non-blanches. Étonnante déclaration d’un membre du gouvernement qui, cette fois-ci, appelle à la nuance, alors qu’il a l’habitude de condamner la communauté musulmane dans son ensemble, sans en extraire les éléments perturbateurs, dès qu’un incident ou un acte terroriste survient. Pire encore, le maniaque du tweet défend les membres de Schild & Vrienden qu’il connait et qui soutiennent sa politique migratoire depuis longtemps. Il y a donc de la place pour du neo-nazisme en Belgique, qui plus est lorsqu’il reçoit le soutien public du plus grand parti du pays et d’une figure de proue du gouvernement.

Et maintenant, que va-t-on faire ?

La fin de semaine est une sorte de longue gueule de bois dont on aimerait se détacher rapidement. On prône l’éducation civique d’un côté, on désespère de l’autre, personne ne sait vraiment par quel bout prendre ce problème.  La Belgique est traversée de part en part par des divisions communautaires structurelles insolvables entre Flamands et Wallons, depuis toujours. L’équilibre institutionnel, politique, et culturel est instable, mais tient bon malgré tout. Si l’on ajoute à ce montage déjà bancal une seconde dose de séparation à l’intérieur même de ces communautés, il y a fort à parier que le château de carte s’écroule. C’est dans ce genre de moment de flottement que les idéologies les plus dangereuses parviennent à trouver des oreilles prêtes à écouter le vomi populiste et nationaliste qui menace l’Europe toute entière.

Rome ne s’est pas faite en un jour, le racisme ne se soignera pas en un jour non plus. Alors même si aucune solution miracle ne pourra guérir la Belgique de ses plaies béantes ouvertes cette semaine, faisons en sorte de la protéger momentanément d’une aggravation des mentalités. Il est temps de rendre à l’expression Schild & Vrienden son sens premier ; utilisons des boucliers pour repousser le fléau raciste qui s’écoule déjà dans les veines de la Belgique, enseignons nous mutuellement l’amitié et la fraternité pour que les différences de langues, de religions ou de couleurs constituent enfin une force et non plus un facteur de séparation.

Sofia Touhami

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

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