L’Alt-Right, ou la libération de la parole raciste

Les tragiques événements de Charlottesville ont mis en lumière les mouvements d’extrême-droite aux États Unis et la violence, physique et morale, qui accompagne la manifestation de ses opinions. Le grand public a découvert l’existence de ce qu’on appelle l’Alternative-Right, appellatif relayé par les médias depuis l’élection de Donald Trump. Le Président refuse de condamner fermement le mouvement, et évoque un « Alt-Left » qui serait, selon lui, aussi responsable.

L‘Alternative-Right est le nom donné pour représenter l’extrême-droite américaine, bien que celle-ci soit en fait un peu plus complexe qu’une seule entité et composée de différents groupuscules. Dans un billet publié sur le site américain Quartz et relayé par Le Monde, Tim Squirrel, un doctorant en science et technologie à l’université d’Edimbourg et membre du laboratoire de recherche Alt-Right Open Intelligence Initiative, établit cinq catégories de partisans de l’Alt-Right. Il distingue les trolls qui sévissent sur internet à coup de photomontages et tweets racistes, anti-féministes et homophobes, les « anti-progressive gamers » qui opèrent au sein des jeux vidéos, les « men rights activists » en quête de virilité, les « anti-globalization » qui prônent un retour à un état protectionniste et les fameux suprématistes blancs.

Des groupes aussi connus que dangereux se greffent au mouvement : les membres du Ku Klux Klan et les néonazis ont affiché fièrement leurs croix gammées lors des derniers événements d’août. L’Alt-Right est donc la bannière sous laquelle tous ces groupes se rassemblent, animés d’une cause commune bien qu’ils ne partagent pas tous le même degré de violence : la frustration et la haine envers les femmes, les noir·e·s, les juif·ve·s, les homosexuel·le·s, et de façon stéréotypée, les individus qui ne sont pas des hommes blancs.

Mais pourquoi cette haine ? Tous ces individus estiment que la prétendue race blanche est menacée par le multiculturalisme et certain·e·s, comme les suprématistes ou les néonazis, s’estiment supérieur·e·s. Ils et elles défendent l’idée que l’american way of life risque de disparaître avec l’immigration et le mélange interculturel. L’alternative se voudrait un habillement plus moderne de l’extrême-droite telle qu’on la connaît, issue de thèses « savantes » émises par des universitaires américain·e·s depuis les années 1980.

L’élection de Donald Trump a démocratisé la parole de l’extrême-droite

Depuis l’élection de Donald Trump, et dès sa campagne, ce mouvement et ses tendances se sont exaltées sur les réseaux sociaux et ses partisan·e·s se sont déchaîné·e·s sur les fora, tels que 4chan ou Reddit. Le mouvement avait largement pris parti dans la campagne, et avait fait circuler articles, insultes et moqueries sexistes sur la candidate de l’opposition, Hillary Clinton. Le désormais  président aborde en effet tous leurs thèmes de prédilection avec ses bombes médiatiques sur les femmes, sa volonté de construire un mur avec le Mexique, ses décrets anti-immigration etc.

Richard B. Spencer, figure de la « droite alternative » à l’origine de l’appellation Alt-Right, l’a admis lui même : « Donald Trump nous a fait décoller de zéro. Il nous a permis de changer l’image d’un mouvement qui était très intéressant mais considéré comme marginal et déconnecté de la réalité. Nous parlions entre nous de nos propres idées. Aujourd’hui, nous le faisons toujours, mais nous sommes connecté·e·s à une campagne, connecté·e·s par nos attaques contre la gauche, voilà où nous en sommes» . Le magazine d’investigation californien Mother Jones, qui a recueilli les précédents propos de Richard B. Spencer, estime que ce dernier « a réussi à se saisir de l’occasion représentée par l’incroyable campagne électorale de Donald Trump pour donner au racisme un nouveau vernis radical chic ». Et les liens entre Trump et l’Alt-Right sont ambigus.

« Donald Trump nous a fait décoller de zéro », Richard B. Spencer, à l’origine de l’appellation Alt-Right

Le directeur de campagne du candidat républicain était à l’époque Stephen Bannon, anciennement responsable du site Breitbart News qui diffuse largement des opinions racistes, sexistes et homophobes et qui se revendique de l’Alt-Right. On retrouve parmi ses unes des titres tels que « La solution au harcèlement en ligne est simple ; les femmes devraient se déconnecter » ou encore «  Hissez le fièrement et haut, le drapeau confédéré proclame un glorieux message ». Et pourtant, d’après Richard B. Spencer, Stephen Bannon pratique l’ « Alt-light »… La figure désormais emblématique de l’Alternative-Right n’est en effet pas du genre à minimiser son propos ou à craindre de heurter l’opinion : une vidéo tournée à Washington le 19 novembre 2016 montre ses partisan·e·s faire des saluts nazis alors que Spencer se réjouit de la victoire de Donald Trump en scandant des « Heil Trump, Heil our people, Heil Victory ! ». Frissons.

 

Charlottesville, d’internet à la réalité

Malheureusement, les partisan·e·s de la défense de la « race » blanche ne se contentent plus de saluts nazis et d’insultes sur internet. Le 12 août dernier, prétextant une manifestation contre le déboulonnement de la statut d’un chef militaire sécessionniste du sud, Robert E. Lee, un certain nombre de groupuscules du mouvement se sont donné rendez-vous dans la petite ville de Virginie avec torches, slogans racistes et drapeaux nazis. Mais des manifestant·e·s antifascistes y étaient aussi, et le face à face entre les deux groupes s’est soldé par des injures, à coups de « nazis ! » et de « tafioles ! », mais aussi des affrontements physiques. La violence n’a fait qu’escalader, jusqu’à ce qu’un sympathisant de la cause suprématiste blanche, James Fields, 20 ans, ne fonce dans la foule avec sa voiture, blessant plusieurs personnes et tuant une jeune femme, Heather Heyer. Cet acte d’une rare agressivité a profondément choqué une grande partie de l’opinion, et les citoyen·ne·s américain·e·s ne se sont pas vu·e·s rassuré·e·s et défendu·e·ss par leur président alors qu’iels attendaient une condamnation ferme et sans équivoque.

Mise en cause d’un « Alt-Left » par l’extrême droite

Donald Trump a condamné les violences en mettant dos à dos l’extrême-droite et les antiracistes, sans rendre hommage à la victime ou présenter ses condoléances, lors d’une conférence au sein de la Trump Tower qui a scandalisé jusque dans les rangs républicains : « Nous condamnons dans les termes les plus forts possible cette énorme démonstration de haine, de sectarisme et de violence venant de diverses parties ». Et d’ajouter : « Que dire de l’Alt-Left qui a attaqué l’Alt-Right comme vous dites ? N’ont ils pas une part de responsabilité ? Ont-ils un problème ? Je pense que oui ».

Au lendemain de la tragédie de Charlottesville, Jason Kessler, qui avait été à l’origine de la manifestation, devait prendre la parole mais il a été violemment bousculé par un groupe antifasciste qui l’accusait ouvertement de meurtre. En janvier, Spencer avait reçu un coup de poing lors d’une conférence de presse. L’extrême-droite se sert des déclarations de Donald Trump et de ces deux actes isolés pour dénoncer les antifascistes et prétendre qu’iels appellent à la violence, une façon de se positionner en victime.

Les semaines suivantes les deux incidents, le hastag « #punchanazi » (« frappe un nazi ») a fait son apparition sur twitter et était dans les top tendances de partage. Ces dernières semaines, le mot clé accompagnait parfois des photos de femmes aux visages tuméfiés avec des phrases choc telles que « it’s ok, she’s a nazi. ». Après enquête du fondateur du site Bellingcat, Eliot Higgings, spécialiste de la vérification d’information, il s’avère qu’il s’agit de photos détournées d’une campagne de prévention contre les violentes faites à l’égard des femmes par des « trolls » de l’Alt-Right pour faire croire à l’opinion que l’  « Alt-Left » promeut la violence envers les femmes partisanes d’extrême droite et décrédibiliser les antifascistes.

Mais la question de la réponse physique envers les suprématistes blancs et néonazis en tous genres fait réellement débat aujourd’hui. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la société américaine cultive l’idée qu’il faut combattre le nazisme, lutte mise en scène par des héros musclés dans des films tels que James Bond. Mais la réponse physique n’est pas non plus acceptable lorsque l’on promeut la paix et que l’on dénonce la violence. Face au débat, deux attitudes ; adopter l’indifférence pour marquer son mépris et son désaccord face à des propos parfois insoutenables, ou utiliser ses poings, pour les mêmes raisons. Un blogueur sud-africain, Tauriq Moosa, spécialiste des pratiques ethniques, a publié un billet dans le Guardian dans lequel il explicite le débat. Il développe l’idée selon laquelle il faut penser la morale dans un contexte global, et ne pas seulement l’appliquer à des règles précises telles que « La violence c’est mal ». Il explique ainsi ; « Si frapper un nazi veut dire empêcher le nazisme, alors frapper les nazis est justifié. La fin justifie les moyens ».

Vers une escalade accrue de la violence ?

Le climat est plus que jamais tendu. Charlottesville est devenue le symbole de l’affrontement entre les deux camps, et la tragédie qui y a eu lieu témoigne de la violence et de la haine entre militant·e·s de l’extrême-droite et antifascistes, anti-racistes. Dans le cadre d’un reportage réalisé par Vice, une journaliste a suivi un groupe de suprématistes blancs sous le « commandement » de Christopher Cantwell, revendiqué de l’Alt-Right, durant le weekend d’affrontements à Charlottesville. Sans filtre et face caméra, l’homme explique qu’il mène les manifestations en attendant qu’arrive au pouvoir « quelqu’un comme Donald Trump mais qui ne donnerait pas sa fille à un juif. Quelqu’un de vachement plus raciste que Donald Trump. ».

A l’heure actuelle, être raciste n’est plus un tabou mais une revendication pour ces groupuscules. Filmé quelques heures seulement après que la voiture de James Fields ait percuté plusieurs personnes, fauchant la vie d’Heather Heyer, Christopher Cantwell s’est dit satisfait de la journée, n’ayant pas eu de mort dans leurs rangs ; « Un point pour nous. ». Une façon alarmante de compter des points et de considérer la vie ; quelle valeur pour une vie autre que celle de ses compatriotes suprématistes ? Un bilan qui ne laisse présager rien de bon ; il faut espérer que la législation américaine durcisse le ton envers les manifestations extrémistes quitte à entamer un profond débat sur la liberté d’expression, et que Donald Trump prenne des mesures et un positionnement ferme face à l’escalade de la violence.

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