Burkini : beaucoup de bruit pour rien

S’il y a bien une chose à laquelle nous n’avons pu échapper cet été, c’est le burkini. Tout le monde en a entendu parler, a été choqué par l’habit ou par la polémique, a exprimé une opinion et finalement, s’y est intéressé de près ou de loin. Une grande partie de l’actualité de ces deux derniers mois a tourné autour d’une polémique concernant cette tenue de plage, que certains voient comme un signe de radicalisation, d’autres comme un signe de soumission, une violation de la laïcité ou bien, tout simplement, comme un maillot de bain.

Retour sur un embrasement franco-français

Le burkini a déchaîné les passions des Français ces dernières semaines ; certains sont allés jusqu’à le qualifier de « trouble à l’ordre public », voire d’un « projet politique de contre-société fondé sur l’asservissement de la femme », pour reprendre les mots du premier ministre Manuel Valls. Pourquoi ? Parce que la tendance en ce moment est à la stigmatisation des musulmans et de l’Islam et à la dégradation des femmes soi-disant « soumises ». Les Français râlent, critiquent… et se trompent aussi parfois car ils omettent souvent de considérer l’importance de la liberté de conscience, qui a joué un grand rôle dans l’invalidation de tous les arrêtés anti-burkini.

Cette polémique nous ramène aussi au bon vieux problème du double standard imposé aux femmes : « pas trop court », sinon vous allez attiser la tentation et les pulsions masculines et puis, surtout, vous serez vulgaires, mais « pas trop long » non plus, sinon vous êtes une fanatique et désormais, possiblement une terroriste. Loin de cette perception clichée mais trop réelle, un autre paradoxe s’impose : la laïcité ne semble punitive qu’envers les musulmans, qui osent se présenter à l’école ou au supermarché avec un voile ou une djellaba, mais elle ne blâme pas les chrétiens qui portent également leur croix, ni les kippas qui arpentent les rues.

Non, le voile n’est pas exclusivement un signe de soumission à la religion ou à son mari, ce n’est pas non plus un signe distinctif des terroristes ou même une cachette pour explosifs. En France pourtant, on croirait que les femmes qui décident de se couvrir sont des criminelles, selon les standards de la laïcité.   

Vue de l’extérieur

A l’étranger, la discussion autour du burkini n’existe pas, mais, par contre, on s’interroge sur son existence même. C’est vrai, pourquoi en discuterait-on, finalement ? Tous savent qu’on ne peut pas restreindre la liberté vestimentaire des femmes et la plupart de nos voisins européens – comme la Norvège – s’en félicitent même et autorisent ce vêtement qui, lorsque l’on réfléchit, n’a pas lieu d’embêter qui ce soit. La crispation française, à la vue de ces silhouettes noires arpentant les littoraux, a étonné les Espagnols, qui ont l’habitude de les avoir pour voisines de serviettes. Peut-être qu’il serait temps, pour une fois, de les suivre et enfin de se rendre compte que cette stigmatisation n’a pas lieu d’être et que nous polémiquons (parfois) pour rien.

L’avis de l’expert

Le politologue et spécialiste de l’islam, Olivier Roy, a délivré à France Info une analyse prenant le contre-pied des discours ambiants, teintés de haine. Vous avez peut-être découvert que le burkini a été inventé en 2003 par une Australienne – pays où les maîtres nageuses peuvent s’en draper sans le moindre regard réprobateur. Cette universitaire en fait le symbole d’une « ascension sociale ». Le porter, ce serait « une tentative, pour des femmes plutôt jeunes, de poser un signe religieux sur une pratique moderne, c’est-à-dire la baignade en famille » – et de ne plus être recluses, à l’abri des regards. Dans ce climat anxiogène, l’amalgame est facile : pourtant, le burkini n’a rien à voir avec les fondamentalistes, sinon qu’il leur fait un beau pied de nez. Des femmes se détendant à la plage, c’est une hérésie. Celles qui optent pour le burkini tentent de concilier leur foi avec un mode de vie plus moderne, qu’elles ont choisi. Pour barrer la route aux replis extrémistes, Olivier Roy pousse à une plus grande liberté de la religiosité dans l’espace public.

Quid de la loi ?

Sans être des professionnels du droit, rien ne nous empêche de nous y intéresser. Principe caractéristique de notre République depuis 1905, la laïcité recouvre la liberté de conscience, de pratiquer sa religion, en public comme en privé. Elle organisait alors la gestion des lieux de culte, imposait la neutralité religieuse à l’Etat et à ses agents en fonction mais ne chassait pas ses signes de l’espace public. La loi de 2004 l’a fait, bannissant les signes religieux des établissements scolaires en appelant au respect des droits de l’enfant… Depuis, se joue constamment un difficile équilibre entre la conciliation des libertés individuelles, personnelles, de conscience, de religion, de culte, d’expression (qui comprend la liberté vestimentaire, un reflet indéniable de notre personnalité), le droit au respect de la vie privée, de manifester ses opinions, l’égalité des sexes… Or, aucune liberté n’est absolue mais demeure limitée dans les proportions définies par la loi. Les arrêtés pris par ces maires en appelant donc à des raisons d’ordre public  – mais qui le trouble ? Le burkini ou ses détracteurs estivants qui s’offusquent à sa vue ? -, de prosélytisme, de moralité publique, muée en respect de la sacro-sainte laïcité. Cette dernière se fait plus agressive. Plus intolérante. Désormais, la religion doit se retrancher dans la sphère privée, alimentant tous les fantasmes.

Le Conseil d’État a tranché : la trentaine d’arrêtés similaires est contraire à l’exercice de ces libertés.  Chaque femme a le droit de se vêtir comme elle le souhaite. Un arrêté ne peut restreindre ces libertés fondamentales, seule une loi le peut. Qu’importe pour les maires concernés : le législateur doit, pour eux, interdire le port de ces vêtements dans l’espace public et vite. Le débat est bien loin d’être tranché.

Marion Bothorel

Sudiste exilée à Paris pour M1 d’Histoire sorbonnard. Droguée à l’actu, le plus souvent par seringue radiophonique.