« Bloody hell ! » : l’enfer des règles en Asie du Sud

D’après une étude menée par l’UNICEF, une jeune fille sur trois en Asie du Sud ne savait rien des menstruations avant de le découvrir par elle-même sur le tas…

Pire encore, une étude menée dans l’Ouest-Bengale révèle que 97, 5% des interrogées ne savait absolument pas d’où venait le sang menstruel (Dasgupta et Sarkar 2008). Une telle ignorance quant aux cycles naturels de la vie soulève d’énormes questions d’éducation, mais aussi et surtout d’inquiétants problèmes d’hygiène. Comment vivre sereinement ses règles dans un environnement qui bannit la moindre information sur ce que sont les menstruations ? Comment prendre soin de soi quand aucun moyen sanitaire n’est mis à disposition ?

D’où vient le problème ?

Les origines du tabou mis sur les règles varient selon les pays d’Asie Pacifique mais se rejoignent toutes en plusieurs points clés. Le système religieux, tout d’abord, joue un rôle déterminant. L’hindouisme, religion la plus pratiquée en Inde, englobe toutes les sphères de la vie, tant publique que privée. Cette ingérence religieuse dans les moindres recoins de la vie des pratiquant·e·s n’exclut pas l’intimité et la période de règles. Toutes les sécrétions corporelles sont par nature impures aux yeux des hindous, et la personne qui rejette ces substances est elle aussi, toute entière, impure. Le sang menstruel rentrant dans cette catégorie, les femmes, lors de leur période, se mettent à l’écart socialement, pour ne pas contaminer leur communauté. Il s’agit tantôt d’auto-exclusion, tantôt de départ forcé ; on ne sait à quel degré les femmes ont intériorisé ce tabou au point de se distancer par réflexe sans qu’on le leur ordonne.

À la religion viennent se greffer la culture et donc l’éducation. La plupart des jeunes ne savent rien de ce que sont les menstruations parce que leur entourage ne leur a tout simplement pas expliqué. Quand certains éléments de réponse leur sont révélés, ils sont très souvent farfelus et n’aident pas à comprendre à quoi rime l’écoulement de sang. Il serait légitime d’attendre que l’école remplisse ce rôle d’éducation à la sexualité, mais la plupart des professeur·e·s évitent purement et simplement le sujet, ou bien conseillent aux élèves de l’étudier seul·e·s à la maison. Le cercle vicieux est lancé : personne n’est capable d’expliquer correctement le lien entre sexualité, phénomènes corporels naturels et menstruations à d’innocentes jeunes personnes qui ont le droit le plus absolu de comprendre le fonctionnement de leur corps.

Un combat entre culture et hygiène

L’environnement dans lequel baignent les femmes aura beau avoir énormément d’influence sur leur façon de penser, les faits physiologiques sont bien là. On peut convaincre n’importe qui que les règles viennent d’une punition divine ou sont un rite de passage obligatoire, il n’en reste pas moins qu’il faut gérer ce sang et savoir que faire pour prendre soin de son hygiène. Acheter des tampons, une cup menstruelle ou des serviettes hygiéniques paraît tout à fait anodin de par chez nous. Dans la région d’Asie du Sud, c’est une toute autre histoire. Les protections hygiéniques jetables sont non seulement hors budget pour les familles, mais aussi très rares une fois que l’on quitte les grandes agglomérations. Il faut donc faire avec ce que l’on a, c’est-à-dire se protéger avec des vêtements pliés pour absorber le sang.

Cette procédure spartiate est problématique à deux niveaux. D’une part, il a été prouvé que le manque de moyen pour nettoyer et stériliser les vêtements salis provoquent des troubles génitaux, des mycoses et des infections urinaires. L’eau courante est rarement potable dans ces régions, et encore moins dépouillée de ses microbes. Quand une femme a l’occasion de laver ses vêtements sales à l’eau, elle ne fait qu’aggraver la situation en y ajoutant d’autres germes. Encore faut-il pouvoir laver ses vêtements en public à la source ; c’est quasiment mission impossible tant le tabou sur le sang menstruel ronge les esprits des hommes et des femmes dans les villages et les communautés.

Au Népal, 89% des filles subissent une ou plusieurs formes de restriction durant leur période menstruelle.

D’autre part, la situation psychologique des femmes de tous âges est hautement inquiétante. Le manque d’intimité chez soi et dans les lieux publics, l’absence de toilettes distinctes, la peur d’avoir des vêtements tâchés par le sang qui transperce ; toutes ces choses mises bout à bout provoquent fréquemment des dépressions et de l’anxiété chez une classe féminine à bout de force. Ces épreuves mentalement éprouvantes ont des effets néfastes sur la scolarité et l’intégration des femmes. L’étude WaterAid in Nepal 2009 montre que 89% des filles subissent une ou plusieurs formes de restriction durant leur période menstruelle – de l’absence à l’école à l’interdiction de cuisiner chez soi. Les chiffres sont encore plus alarmants au Bangladesh où 33% des femmes ne peuvent pas s’occuper des tâches ménagères durant ces quelques jours. Le confinement, l’exclusion et l’absentéisme répété ont un immense impact sur l’épanouissement scolaire et social des femmes concernées.

Un horizon pas si gris

Heureusement, depuis les premières études bouleversantes concernant la situation sanitaire catastrophique des femmes en 2008, beaucoup d’initiatives efficaces ont été mises en place. Des ONG plus ou moins médiatisées ont pris à bras le corps ce problème pour y mettre un terme. WaterAid, initialement orientée vers la distribution d’eau propre et utilisable partout dans le monde, a très vite compris que l’hygiène des femmes qui ont leurs règles passait aussi par un bon approvisionnement en eau. En conséquence, l’ONG participe activement à l’éveil des consciences en Asie du Sud pour casser le tabou et faire bouger les choses. Des groupes de discussion ont été montés dans les villages pour libérer la parole. D’autres groupes militent pour la réduction des coûts des protections hygiéniques. Si le but n’est pas atteint, ils apprennent alors aux femmes des villages non-approvisionnés à fabriquer leurs propres serviettes. Beaucoup de toilettes pour filles ont été installées dans les écoles, ainsi que des incinérateurs pour brûler les serviettes usagées et les vêtements tâchés.

WaterAid et FANSA (Freshwater Action Network South Asia) tentent d’amener cette préoccupation majeure au sommet de la hiérarchie politique. Pour les aider, les initiatives citoyennes sont et resteront toujours très utiles. On se souvient de la campagne choc entamée par la Jamia Millia Islamia University à New Delhi. Les activistes féministes avaient collé des serviettes floquées de slogans libérateurs, un peu partout dans la métropole. Cela avait choqué beaucoup de puritain·e·s conservat·eur·rice·s en Inde mais avait eu le mérite de secouer le monde occidental puisque l’information avait fait le tour du globe en quelques jours.

 

Jamia Journal – Journal de l’Université Jamia Millia Islamia à New Delhi

 

Partout dans le monde, le cycle menstruel fait des dégâts parce qu’il n’est soit pas compris, soit pas accepté par une partie significative de la population. Les combats des féministes françaises pour faire tomber les taxes excessives imposées sur des protections hygiéniques, considérées comme des biens de première nécessité et non pas des accessoires futiles, est très noble. Il est légitime de se plaindre chez nous d’une telle injustice. Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’ailleurs, la situation est parfois bien pire. Devoir s’exiler en montagne pendant plusieurs jours simplement parce que notre corps nous alerte que tout va bien et qu’il est toujours prêt à enfanter, c’est inacceptable. Les luttes occidentales et orientales devraient, pour bien faire, ne former qu’un seul et grand combat ; celui pour l’acceptation de notre nature la plus pure et la plus saine qui soit.

Sofia Touhami

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d’écriture, de photographie et de musique classique.