Le pouvoir et l’ivresse du peuple

Vendredi 26 mai, le gouvernement de l’omnipotent Premier ministre cambodgien Hun Sen émettait une directive interdisant la vente et la consommation d’alcool sur tout le territoire cambodgien le samedi 3 et le dimanche 4 juin, en vue du second tour des élections locales. Une telle mesure de prohibition temporaire est loin d’être inédite, au Cambodge tout comme à l’échelle internationale. Directement corrélée à une conjoncture politique sensible, elle est une illustration parfaite des rapports complexes entretenus entre le pouvoir politique et l’ivresse du peuple.

Dans cette directive, le gouvernement cambodgien soulignait sa volonté d’éviter tout « désordre » le jour des élections qui serait dû à la consommation excessive d’alcool. Des risques de comportements violents et une hausse du nombre d’accidents de la route – qui sont déjà la première cause de mortalité au Cambodge et plus généralement en Asie du Sud-Est – étaient également visés dans cette décision qui appelait à la coopération des nationaux mais également des expatriés.

Le contexte sensible au prisme de cette interdiction

Malgré une défaite dans certaines communes et une progression conséquente du parti de l’opposition, le Cambodia National Rescue Party (CNRP), le Cambodia People’s Party (CPP) de Hun Sen est arrivé assez largement en tête des scrutins. Fait remarquable, Transparency International Cambodia, qui comptait pas moins de mille observateurs sur place, a constaté que la journée d’élections s’était déroulée sans violence ni contestations, et dans le respect des procédures électorales démocratiques.

L’interdiction de l’alcool a-t-il sa part de responsabilité dans le déroulement pacifique de ce scrutin ? Ou alors est-ce dû aux menaces proférées par le ministre de la Défense ayant promis pendant la campagne de « casser les dents » des individus s’opposant aux résultats des élections – sous entendu aux opposants au CPP ?

Si ces deux variables ont peut-être eu certaines conséquences, il convient surtout de rappeler que ces élections locales auraient difficilement changé la donne politique. Malgré la mobilisation considérable autour de cet événement électoral, dont l’exemple le plus frappant est celui des impressionnants défilés de partisans ayant bloqué Phnom Penh le vendredi 2 juin, dernier jour de campagne, elles ont surtout constitué l’antichambre des élections générales qui auront lieu en 2018 et dont l’importance est bien plus prééminente.

En effet, le contexte politique est sensible depuis les soulèvements populaires ayant suivi les élections générales de 2013, entre dénonciations de la corruption endémique du pouvoir exécutif et l’enfermement de certains opposants au régime. Hun Sen, longtemps plébiscité comme étant le héros de la transition démocratique à l’issue de la guerre avec le Vietnam qui avait succédé au régime des Khmers Rouges, perd peu à peu de son aura. Si sa rhétorique habile, son pragmatisme politique mais également le musellement des opposants par des moyens souvent peu démocratiques – la fin justifie souvent les moyens – lui ont permis de garder un pouvoir qu’on l’imagine très mal abandonner, les critiques à l’égard du régime progressent continuellement et promettent une situation très instable pour les prochaines élections.

Hun Sen inaugurant l’ouverture de la Khmer Beer Brewery en 2012. Crédit : Chim Nary

 

Réguler l’ivresse, une mesure répandue aux quatre coins du globe

Dans ce contexte tendu, l’interdiction de la vente et de la consommation d’alcool pendant le week-end électoral n’a sans doute étonné que certains expatriés dont je fais partie, peu au fait de ce genre de pratiques. Ce n’est pas la première fois que cela arrive ici, et bien que ce ne soit pas la norme dans nos sociétés contemporaines, ce n’est pas un exemple unique.

La régulation de l’alcool peut prendre la forme d’une interdiction permanente totale, comme ce fut le cas durant la Prohibition aux États-Unis ou dans certains pays musulmans aujourd’hui, ou encore un horaire à partir duquel il est impossible de vendre de l’alcool, ce qui en soi n’est pas extrêmement surprenant. En revanche c’est le caractère limité dans le temps, circonscrit à un week-end d’élections, lorsque la conjoncture semble propice à provoquer un trouble de l’ordre public et que la consommation d’alcool est pointée comme un risque supplémentaire, que la décision peut nous sembler plus étonnante.

Cette pratique se retrouve notamment dans plusieurs pays d’Amérique latine sous le nom de ley seca – littéralement « loi sèche ». Cela peut être dû au calendrier religieux – lors de la Semana Santa en avril notamment – lors de grands événements sportifs ou, dans le cas qui nous intéresse, en période électorale comme évoqué ci-dessus. À titre d’exemple, en Colombie, au Mexique ou encore au Panama, c’est une pratique normalisée puisqu’elle fait partie du Code électoral dans ces trois pays, de même que les sanctions relatives au non-respect de cette norme. Ainsi, au moment crucial du référendum sur les accords de paix en Colombie, cette fameuse ley seca avait été appliquée, de la veille au soir jusqu’au lendemain matin du scrutin. Pour revenir en Asie, de telles mesures ont également été prises en Thaïlande ou encore aux Philippines au moment des élections.

Un magasin en Colombie en période d’élections. Crédit : Colombia.com

 

L’argumentation avancée demeure similaire et consiste à éviter que l’alcool favorise des troubles à l’ordre public, dans un contexte qui déchaîne déjà les passions et pourrait vite dégénérer. Cependant, encore une fois, c’est le caractère temporaire, partiel de ces interdictions qui peut interpeller nos esprits païens et vite nous faire penser à une décision liberticide. Pourquoi diable interdire l’alcool seulement à une certaine période de l’année pour des raisons qui n’ont rien à voir avec des contraintes religieuses ou autres croyances, mais bien en raison de l’agenda politique ?

Les tensions et les craintes sont certes exacerbées et encore une fois, l’argument de la sécurité est justifiable. Pour autant, à quelques exceptions près liées à des gros rassemblements sportifs, lorsque telle interdiction n’est pas due à des raisons religieuses, elle apparaît généralement au moment où le pouvoir est le plus fragile et exposé au choix du peuple, base de notre démocratie moderne : le vote.

On pourrait penser, comme dans Tintin et les Picaros, où c’est l’alcoolisme des soldats du Général Alcazar qui lui empêche de mener à bien sa révolution, qu’une consommation abusive d’alcool aurait tendance à détourner le peuple des combats politiques. Les mesures prises par ces différents gouvernements en vue d’empêcher la consommation d’alcool lors de moments sensibles afin d’éviter les débordements violents tendent à laisser penser le contraire. Pas besoin d’une analyse poussée pour constater cela : il suffit de sortir un samedi soir dans des quartiers animés pour voir que l’alcool a plus tendance à réveiller les esprits et à causer des échauffourées qu’autre chose.

Loin d’être un « opium du peuple » qui l’endort à l’instar de la religion chez Marx, le sport ou le divertissement plus généralement dans notre société de consommation chez d’autres auteurs, l’alcool aurait des vertus inverses, réveillant les instincts violents de révolte du peuple à l’encontre du pouvoir établi.

D’un problème de santé public à un mécanisme de contrôle de la foule

Le caractère temporaire de l’interdiction de la vente et de la consommation d’alcool est d’autant plus intéressant qu’il confère à cette régulation une autre dimension. La question de la consommation de boissons alcoolisées, de l’alcoolisme et des maux que cela engendre – violences conjugales, sexuelles, accidents de la route, maladie, etc. – est une préoccupation principale des pouvoirs publics et l’objet de nombreuses mesures visant à la réguler. C’est un problème de santé publique qui touche les sociétés à l’échelle globale, de la Russie au Cambodge en passant par la France et le Maroc.

Cependant, ici, les préoccupations dépassent les notions de santé publique. Elles se rattachent plutôt au référentiel de l’ordre social et du contrôle des comportements politiques du peuple dans une conjoncture instable.

D’un point de vue pragmatique et gouvernemental, une interdiction temporaire de la sorte est facilement justifiable dans un contexte où la consommation d’alcool ne ferait qu’envenimer les tensions. C’est une raison valable afin d’éviter les violences, notamment dans le cas du Cambodge où l’animosité est grande entre partisans du CNRP et ceux du CPP. De même, une telle pratique lorsqu’elle est normalisée et inscrite dans des textes juridiques comme en Colombie, au Mexique ou au Panama, est légitime et le plus souvent acceptée par la population. Ce n’est pas une décision arbitraire d’un régime autoritaire dans ce cas-là, et c’est prévu par les textes.

Une du journal The American Issue le jour de la ratification du 18e amendement par le Nebraska, synonyme de son adoption sur tout le territoire américain.

 

D’un autre côté, une telle mesure est assez forte symboliquement puisqu’elle souligne une certaine défiance à l’égard du peuple de la part des institutions en un moment précis, celui où les citoyens sont censés voter pour leurs représentants. Finalement, quand on y pense, on pourrait être tenté de rattacher l’interdiction de la vente d’alcool dans les stades de football en Angleterre à ce genre de mesures puisqu’elle concerne premièrement la sécurité des individus. Cependant, dans le cas des élections, cela se passe à l’échelle d’une société toute entière et non d’un lieu fermé, et cela est intimement relié à un acte citoyen qui constitue la base de la représentation politique.

Ainsi, la prohibition de la vente et de la consommation d’alcool en temps d’élections rappelle aux bons souvenirs des premières analyses des comportements politiques des masses réalisées par les théoriciens de la psychologie des foules à la fin du XIXe siècle. Ces théoriciens, à commencer par son vulgarisateur Gustave Le Bon – qui aura notamment influencé Mussolini dans sa conduite du pouvoir en Italie – voyaient les foules comme une masse violente, femelle – entendre impulsive, irrationnelle – et surtout alcoolique. Les fantasmes autour de l’alcool trouvaient leur place dans la littérature de l’époque, chez Zola notamment, alimentant l’image de classes populaires minées par l’alcoolisme – qui était certes un problème réel avec 113 litres de vin bus par personne et par an en France à cette époque.

La peur des masses trouva ainsi très vite sa source dans la peur de leur violence, elle-même corrélée à une consommation excessive d’alcool. Les travaux des psychologues des foules, en particulier ceux de Le Bon, ont eu un succès auprès de certains gouvernants, dont Mussolini, et ont abouti aux premiers travaux sur les mécanismes de contrôle du peuple, notamment avec l’utilisation accrue de la propagande. Comme évoqué plus haut, la question de l’ivresse du peuple était déjà à l’époque une préoccupation des classes dominantes. Aujourd’hui encore, c’est une donnée qui incite certains gouvernements à prendre des mesures telles que la ley seca afin d’assurer la sécurité des individus de leur propre pays, ainsi qu’à éviter tout trouble de l’ordre public.

Ce genre de mesures souligne que les rapports complexes entre le pouvoir et l’ivresse du peuple sont une problématique qui reste d’actualité. La consommation excessive d’alcool, si elle reste un problème principal de santé publique, n’a historiquement jamais été l’élément déclencheur principal d’une révolte populaire. Pour autant, cela reste une préoccupation principale pour de nombreux gouvernements, plus ou moins démocratiques, qui n’hésitent pas à restreindre drastiquement ou totalement la consommation d’alcool pendant des périodes sensibles.

Les contournements de ces lois sont cependant fréquents, malgré les rondes de la police et les soupçons portant sur des informateurs parmi certains chauffeurs de tuk-tuk. Trouver de l’alcool à Phnom Penh samedi soir dernier était d’ailleurs une mission loin d’être ardue. Elle fut accomplie pour ma part au moment de commander à manger dans un petit restaurant de la capitale.

Mal profond de notre société ou symbole de l’épicurisme, l’alcool peut devenir une préoccupation principale des gouvernants dès qu’il est associé à l’expression populaire. En attendant, comme disait Churchill, jusqu’à présent, « j’ai retiré plus de choses de l’alcool que l’alcool ne m’en a retirées ». A la vôtre donc.

Paul De Ryck

Master 2 en Relations Internationales et Gestion de Crise à Sciences Po Toulouse.
J’aime autant le sport que la politique et le café que la bière.
paul@maze.fr