Il a 17 ans, il est étudiant à Sciences Po et sympathisant du FN

Rencontre entre les deux tours de la présidentielle avec un jeune militant du Front National au profil atypique.

Cette élection est inédite pour de nombreuses raisons. L’une des plus importantes est sans doute que les deux partis traditionnels, Les Républicains (LR) et le Parti Socialiste (PS), ne se sont pas qualifiés pour le second tour. Une autre, qui a également été traitée par de nombreux médias, est l’attitude de la jeunesse. Beaucoup de jeunes ont été abstentionnistes, ou ont voté pour la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Mais surtout, alors que des années durant, il était communément admis que les jeunes « emmerdaient le Front National », ils et elles sont de plus en plus nombreu·ses·x à le soutenir.

Qui sont les jeunes frontistes ?

Les instituts de sondage et les centres de recherche en sciences sociales se sont penchés sur le sujet. Qui sont ces jeunes qui votent pour le FN ? On a pu lire qu’ils étaient souvent peu diplômés, enfants d’ouvriers ou de classes populaires désillusionnées par la politique. On a également constaté ou découvert que certains corps de métiers (agriculteurs, forces de l’ordre…) et certaines régions (Provence-Alpes-Côte-D’azur, Grand Est…) ont vu le vote FN augmenter, y compris au sein de leur jeunesse. C’est d’ailleurs, dans la rhétorique du FN, à ces gens-là, le « peuple » (sans doute l’une des notions les plus utilisées dans les discours politiques depuis bien longtemps) que Marine Le Pen s’adresse. En opposition, à cette jeunesse que le FN souhaite conquérir, elle critique et fustige les élites et les jeunes étudiant dans les fabriques du « système » (une autre notion à laquelle chaque politicien donne une définition différente, souvent floue) dont les deux écoles symboles sont l’ENA (École Nationale d’administration – dont est diplômé Florian Philippot) et Sciences Po.

Mais il se trouve que le FN a débarqué dans l’une de ces écoles en 2015. Une antenne du parti a en effet vu le jour sur le campus parisien de Sciences Po. C’est un événement qui semblait impensable pendant très longtemps, à cause de la haine réciproque entre Sciences Po et le FN. Et pourtant, bien que peu nombreux, les étudiants FN à Sciences Po ne sont pas un mythe. J’ai rencontré l’un d’entre eux, étudiant sur un campus de région de l’école et même pas en âge de voter car tout juste âgé de 17 ans, pour essayer de comprendre son choix.

Expatrié et étudiant à Sciences Po, un profil atypique de sympathisant du FN

Il a l’allure classique d’un étudiant de son âge, des amis, une vie associative et aime le sport. Rien de détonnant. J’ai souhaité comprendre pourquoi il se sentait représenté par ce parti et s’il voyait un paradoxe dans son statut d’étudiant à Sciences Po et de sympathisant du FN. Il a accepté de me répondre assez rapidement, il est souriant et parle de façon calme.

La première chose qui surprend, c’est qu’il appartient à une catégorie de la population française que j’ai découverte en arrivant à Sciences Po : les « expats ». Or c’est l’une des catégories de Français qui vote le moins pour le FN. Au premier tour de la présidentielle, 40,40% des voix des expatriés étaient pour Emmanuel Macron, 26,32% pour François Fillon, 15,83% pour Jean-Luc Mélenchon, 6,87% pour Benoît Hamon et seulement 6,48% pour Marine Le Pen, qui arrive donc en cinquième position (chiffres du Ministère de l’Intérieur).

« Je suis français mais j’ai vécu que deux ans en France. Je suis né à Budapest et récemment je vivais à Dublin. Ma mère travaille comme cadre dans la finance et mon père travaille dans le commerce. »

Il s’est toujours plus ou moins intéressé à la politique, et a entendu parler politique dans le cadre familial. « Concernant le FN plus particulièrement, depuis deux ou trois ans, lorsque je me suis intéressé à la politique en tant que choix personnel. » Mais sa sensibilité politique n’est pas tout à fait un héritage, et ne vient pas du milieu dans lequel il a baigné : « Chez les expatriés, il y a très peu de gens pro-FN. En revanche c’est un milieu assez de droite, avec souvent des valeurs catholiques et conservatrices comme dans ma famille. Mais familialement, mon vote FN est compris mais pas forcément partagé. » S’il reconnaît avoir hérité de valeurs de droite, il affirme « avoir construit mon idée personnellement ».

« C’est passé par une lecture des programmes en partie, mais aussi forcément par les médias et les échanges avec la famille et à l’école. »

La position du FN sur l’Europe : ce qui l’a convaincu

Les thématiques qu’il considère comme les plus importantes sont « l’économie, à savoir lutter contre le chômage et proposer à chacun des opportunités de travail et de quoi subvenir à ses besoins et même plus, parce que le but du travail c’est pas seulement de subvenir à ses besoins mais également de se faire plaisir », « la question des fonctions régaliennes de l’État », « avec notamment le contrôle des frontières, de notre monnaie et une vraie légitimité sur la scène internationale », « le social », « venir en aide aux retraités, les handicapés, les gens qui ont besoin d’aide dans le domaine de la santé ou de l’éducation ».

Chez le FN, il aime « la volonté de mettre en avant les fonctions régaliennes », de « retrouver un minimum d’autonomie, car avec l’UE actuelle elle est remise en cause, notamment vis-à-vis de la politique monétaire et du contrôle de nos frontières » et le programme social « qui cherche à remettre sur le devant de la scène les gens qui souffrent le plus, notamment les petites retraites, les gens qui vivent dans des zones rurales ou des petites villes en manque d’attractivité ».

Rapidement, je constate que le mot qui revient le plus dans sa bouche est le suivant : Europe. Lui-même ayant vécu dans de nombreux pays européens, je l’interroge encore sur cet aspect du programme du FN. Il semble que la position de Marine Le Pen sur l’Europe est l’élément qui l’a convaincu.

« L’Union Européenne c’est un très beau projet et ça a été une très bonne idée de la développer. Mais je trouve qu’aujourd’hui le projet a été trop loin, parce qu’en fait c’est une vision utopique. On ne s’en est pas rendu compte au début parce que tout marchait bien. L’économie était florissante, on avait pas de problème, l’Europe connaissait la meilleure période de son histoire. Mais aujourd’hui, quand je regarde l’UE, je constante qu’elle est trop grande, que les inégalités entre les États et les populations sont beaucoup trop importantes. On peut pas comparer l’Allemagne avec la Grèce, la France avec la Pologne. On peut même considérer qu’on peut pas comparer l’Allemagne avec l’Italie, voire même avec la France. Il y a des inégalités économiques et culturelles entre ces nations, donc je pense que c’est pour ça qu’il faut remettre en question le projet européen actuel. Mais j’ai constaté et c’est également ce qu’on m’a enseigné en cours, que les traités européens ne permettent pas, ne prévoient pas de retour en arrière. On peut seulement aller vers l’avant, et donc construire toujours plus, rendre cette organisation internationale toujours plus fédérale, créer une confédération des nations. Sauf que vu qu’on peut pas revenir en arrière pour retrouver un équilibre comme on avait avec l’Europe des six par exemple, pour moi l’unique solution du coup c’est de quitter l’UE. Mais en soi le projet d’union européenne entre nations me paraît très bien. Sauf qu’actuellement il est mauvais et donc faut le quitter. »

Il semble ne pas avoir confiance en l’UE telle qu’elle existe, et affirme d’un ton légèrement fataliste : « Donc je suis pour le Frexit, afin de pouvoir, comme les Anglais viennent de le faire, retrouver notre autonomie. »

Jusqu’ici il parlait avec ses mots, mais au cours de l’entretien, il commence à utiliser des expressions toutes faites que les représentants du FN répètent dans tous les médias : « Il faut pouvoir mettre en place une politique qui est la notre et pas celle dictée par Bruxelles. » Avant de tempérer « L’idée de recréer des partenariats, faut pas la nier. Elle est très présente et chez moi en tout cas, elle est voulue, mais je voudrais que ce soit fait intelligemment et sans folie des grandeurs. »

J’évoque la position du FN sur l’immigration et la volonté de fermeture des frontières.

« Elle a prévu un solde migratoire de 10 000 migrants par an. » Je lui demande s’il pense que les discours de Marine Le Pen et la réalité sont deux choses distinctes. « C’est applicable, après est-ce que c’est souhaitable… Oui, dans le sens où on ne peut plus se permettre de laisser autant de migrants qu’aujourd’hui rentrer sur le territoire. Par contre le chiffre qui a été choisi, je ne sais pas si c’est le bon. Surtout ça pose un gros problèmes, vis-à-vis de la mise en place, à savoir si ce quota serait réparti entre les mois, les populations ou s’il serait distribué dès le mois de mars ou non… »

 

Quitter l’Europe et revenir à des valeurs « de droite »

Il affirme avoir des valeurs de droite, héritées de son cadre familial. Sa conviction FN, il dit l’avoir forgée lui-même sur des questions précises. Pour lui les thèmes essentiels sont l’économie, l’Europe.

Je lui demande de me dire ce que lui inspire le terme de nation. « C’est le mot qui est utilisé pour regrouper une population, un ensemble de personnes qui partagent une histoire commune, que ce soit vis-à-vis de la langue, de la culture, de l’histoire, des moments difficiles vécus ensemble ou bien même que ce soit géographique. » Après avoir donné cette définition assez générique, il affirme : « pour moi, c’est un terme assez important parce qu’il remet en cause l’accueil de populations étrangères et surtout leur insertion dans notre culture. Par nation on entend surtout, groupe de personnes qui vivent entre eux et peuvent échanger sans qu’il y ait de tensions ethniques, culturelles ou religieuses, afin d’atteindre une cohésion sociale. »

Je lui demande ce qu’est pour lui le patriotisme, un terme utilisé abondamment par Marine Le Pen et Emmanuel Macron. « Être fier de son pays. » « Chercher à promouvoir notre pays ». Il tape sur Macron qui avait dit que la culture française n’existe pas, et critique les candidats qui, selon lui, auraient défendu des « valeurs non françaises » : « certains candidats ont cautionné le soutien de pays du golfe arabe pour le financement des mosquées, moi je trouve ça un petit peu aberrant. Les mosquées, bien entendu je suis pour, mais que ce soit financé par des branches du wahhabisme qui est la base de l’islamisme ça pose problème. »

Se disant de droite et pour le FN, je lui demande s’il pense soutenir un parti d’extrême droite. « Si on se base sur l’hémicycle, en effet. Mais cette connotation est clairement péjorative vis-à-vis de l’usage qu’en font les médias qui comparent l’extrême-droite au fascisme, qui pour moi n’a absolument rien à voir. Le FN a une position complexe puisque sur le point de vue social il serait plutôt à gauche. »

Quand je lui demande s’il aurait soutenu Jean-Marie Le Pen, sa réponse reste évasive.

« Je considère que Jean-Marie Le Pen était président d’un parti d’opposition et pas d’un parti qui visait à obtenir le pouvoir, contrairement au FN qu’on a aujourd’hui. Jean-Marie Le Pen était constamment en train d’essayer de créer le scandale, d’avoir le feu des projecteurs sur lui et toujours en train de provoquer les partis au pouvoir, du système traditionnel. Aujourd’hui si sa vision du FN était celle qui dominait, je pense qu’on n’aurait pas les résultats d’aujourd’hui, il ne serai pas aussi près d’atteindre le pouvoir. Personnellement, je pense que ça m’intéresserait moins, parce que moi je vois dans le FN une opportunité de gagner la présidence et d’influencer véritablement la politique française. »

Le système, les jeunes et le dépit

Le mot le plus tendance des élections de 2017 pourrait être le suivant : système. Tous les partis politiques l’utilisent désormais pour se dénoncer les uns les autres, mais le FN pourrait remporter la palme, Marine Le Pen s’étant proclamée candidate anti système depuis les élections européennes déjà. « Je pense qu’aujourd’hui quand on parle de système, on pense à l’écart grandissant entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. Ça va plus loin que la division entre riches et pauvres, c’est vraiment une division géographique avant tout, entre les villes, les grandes villes, les métropoles et les zones plus rurales ou les petites villes. Ce que certains appellent la France profonde. Mais je pense aussi que par système on entend le problème de corruption continue de nos élites. On voit que quelque soit le parti d’ailleurs, y compris au sein du FN, il y a des problèmes vis-à-vis de l’intégrité de nos représentants qui sont quand même censés travailler pour la France et non pas pour eux-mêmes. De ce côté là j’aimerais bien qu’on prenne un peu modèle sur les pays nordiques qu’on cite très souvent sur le plan de l’économie, mais je pense que sur le plan de la moralité ils sont exemplaires parce que dès qu’il y a le moindre scandale, les représentants prennent leur responsabilité, démissionnent et laissent l’enquête avoir lieu. »

Je lui demande si mis à part ses convictions personnelles, il pense pouvoir expliquer le vote de la jeunesse pour le FN. « Les jeunes grandissent et pendant leur enfance ils ont vu la façon dont vivent leurs parents. Depuis les années 2000, et encore plus depuis 2008, une partie de la jeunesse française a vu comment leurs parents souffraient de la compétition économique et que la fin des belles années était arrivée et que du coup c’était plus difficile. »

Il voit une division entre « ceux qui ont eu une enfance facile qui vont voter pour des partis traditionnels ou pour des partis que moi j’appellerai utopistes, ou du moins des partis altermondialistes qui cherchent à faire le bien du monde en plus de celui de la France, je pense notamment au parti de Jean-Luc Mélenchon ou en quelque sorte au parti En Marche » et, « opposé à ces gens-là, la jeunesse qui a du trinquer dans son enfance parce que leurs parents souffraient, que leurs parents ont vécu des licenciements, ou étaient au chômage, et une jeunesse qui se rend compte que petit à petit, l’UE apporte certes de nombreuses choses positives notamment sur le point de vue de la culture ou des subventions vis-à-vis de l’agriculture mais qu’elle entraîne par la même occasion une compétition très féroce sur le plan de l’emploi et qu’avec cette compétition féroce, leur propre avenir est remis en question notamment vis-à-vis de l’entrée sur le marché de l’emploi avec une concurrence accrue du aux travailleurs détachés ou bien aux entreprises qui préfèrent délocaliser que rester en France. » Il attribue donc ce vote à du dépit.

Selon lui, le premier tour a bien illustré « la volonté des français de changer, parce que dans tous les cas, le président sera quelqu’un qui n’a jamais été au pouvoir. Le parti du président ou de la présidente sera un parti qui n’a jamais tenu les rênes de l’État, donc avant tout il y a un profond changement. On voit également un écroulement de la gauche en France, parce que si on croit Macron qui dit qu’il n’est pas de gauche, alors ça veut dire que la gauche n’est pas représentée dans ce second tour et que la droite traditionnelle pour la première fois dans la Vème république ne l’est pas non plus. Donc on voit que Marine Le Pen et Emmanuel Macron représentent tous les deux une vraie alternative et on constate également que sur de très nombreuses questions et avant tout sur la question de l’Union Européenne, ils sont totalement opposés. On voit qu’il y a un problème vis-à-vis de l’électorat français, à savoir que ceux-ci veulent que les choses bougent, et la division se fait sur la question de quitter l’UE ou augmenter encore plus la part de l’UE dans la politique française. »

Mais lui-même ne semble pas correspondre au profil des « perdants » de la mondialisation qu’il dépeint ou au fils d’ouvrier peu éduqué dépeint par les statistiques. Je lui demande alors si lui soutient le FN par dépit. « Mon rapprochement au FN c’est plus par conviction que par dépit. Après ça pourrait être vu comme du dépit dans le sens où aucun autre parti sérieux ne propose de sortie de l’UE si ce n’est La France Insoumise, sauf que je suis profondément attaché aux convictions, au valeurs de droite donc forcément mon choix se dirige plutôt vers le FN puisque c’est le seul parti de droite qui est pour la sortie de l’Union Européenne. »

Un parti comme les autres ?

Il a lu les programmes, il a pesé les pours et les contres avant de dire qu’il se sent proche du FN. Son approche semble pragmatique et dans une certaine mesure utilitariste. Mais je lui rappelle les condamnations, les propos racistes, antisémites, révisionnistes qui ont été tenus par des membres du parti qu’il soutient. « Ces critiques n’ont plus lieu d’être puisque depuis que Jean-Marie Le Pen a laissé la présidence à Marine Le Pen, il y a un vrai effort de dédiabolisation, de changement du parti qui a été mis en œuvre, et justement les personnes qui étaient considérées peut-être à juste titre proche de ces groupuscules, ont été évincés du parti et remplacés par des représentants plus jeunes, plus proches du peuple et qui partagent plus la ligne de Philippot, à savoir une ligne plus à gauche socialement et moins extrême vis-à-vis du programme économique et patriote. Après, bien entendu, il y a toujours des scandales et il y en aura toujours mais je pense que c’est le cas dans tous les partis. Si on prend Les Républicains, tout le monde connaît Nadine Morano. Mais y a dans les médias, la tendance est d’en parler un peu plus quand il s’agit du FN, en effet, parce que de par son histoire, il y a eu d’autres affaires. Mais après, vu que c’est un parti qui est un peu singulier, à savoir sur sa position vis-à-vis de l’Europe, en effet, il y a toutes les personnes un peu marginalisées de la société et notamment des gens un peu extrémistes quo sont attirés par ce parti. Mais ce n’est pas la volonté du parti de les attirer. Lorsqu’il y a des affaires qui incluent des membres du parti, ceux-ci sont immédiatement évincés et on cherche à redorer l’image du FN, mais je pense que ça va prendre un peu de temps à cause de ce qui s’est passé dans les années 80-90. »

Sa position semble être donc être “circulez, y a plus rien à voir”.

Je lui rappelle alors que des affaires très actuelles, et n’ayant pas à voir avec la réputation du parti historiquement, abîment le FN. « La politique dans son ensemble me dérange du point de vue de la moralité. Je pense que c’est un peu un monde de requins et que aucun politicien cherchant à atteindre des fonctions un petit peu importantes ne peut échapper à ces errements judiciaires et moraux. Si on prend le cas par exemple de l’affaire des assistants parlementaires, il y a une enquête en cours mais au même titre que celle de François Fillon : pour l’instant, légalement, il n’y a pas eu encore de conclusions qui ont été tirées puisque l’enquête est en cours, mais même si cette pratique est légale, sur un plan moral, c’est un petit peu dérangeant donc le FN s’oppose au système et à toutes ces affaires mais n’est pas blanc pour autant et est touché. » Je lui demande, un brin provocatrice, si le FN s’est dédiabolisé sur le plan de la corruption aussi. « Sur ce plan là, pas mieux que les partis traditionnels ».

Un engagement politique assumé à Sciences Po ?

Il a choisi de candidater à Sciences Po pour l’une des raisons que donnent sans doute tous les candidats : « une école de renommée internationale et qui permet d’ouvrir de très nombreuses portes ou du moins de ne pas en fermer ».

Je l’interroge sur ses projets futurs et il dit ne pas savoir, mais être intéressé par le double cursus avec Saint Cyr. « Les valeurs de l’armée, je trouve, sont intéressantes et même si je ne veux pas forcément travailler dans l’armée, je trouve que ça peut apporter quelque chose d’un point du vue personnel. » Il pourrait « bosser dans l’État ». Il n’est pas encarté. « Si jamais je choisis de travailler dans l’armée et que je suis encarté, ça peut jouer défaut ». Je lui demande si c’est la seule raison. « Pour l’instant je soutiens et je représente le FN sur le campus parce qu’il n’y a personne d’autre, mais si jamais quelqu’un d’autre arrive, je me mettrai peut-être un petit peu en retrait, tout en suivant mais… parce que je ne suis justement pas encarté et aussi engagé. »

Je lui demande alors s’il a plus de mal à porter son engagement qu’un étudiant LR ou PS. « J’ai plus de mal, oui forcément. Déjà parce que je suis tout seul, donc forcément c’est toujours moi. Et bizarrement, les élèves de Sciences Po sont, je trouve, les premières victimes de la diabolisation du FN par les médias et par son passé. Il y a de nombreuses critiques. De la part de l’administration et des professeurs, pas du tout. Je ne sais même pas s’ils me connaissent en tant que représentant du FN. Mais de la part de certains élèves, certains élèves ne souhaitent pas débattre, ne souhaitent même pas discuter, et considère cet engagement comme étant traître à notre statut d’élève étudiant à Sciences Po. Je pense que ce n’est pas fondé. Après bien entendu, il y a d’autres élèves qui souhaitent débattre, échanger et personnellement j’apprécie beaucoup ça. »

Je lui demande s’il souffre du regard des autres. « Il y a quelques trucs négatifs, mais c’est pas insupportable, surtout à partir du moment où on a l’occasion de s’exprimer, d’expliquer ses choix, à travers les différents débats qui sont organisés. Avant le premier débat, j’ai eu beaucoup de critiques et dès le second débat, on m’a dit que mes choix, au moins, je savais les expliquer et que c’était compréhensible bien que pas forcément compris. Les gens sont quand même loin d’être bêtes sur ce campus. » Il n’a vécu qu’une mauvaise expérience. « J’ai fait trois ou quatre débats et à part le dernier où sur la fin je me suis fait traiter de fasciste et de raciste par la représentante de la France Insoumise, ça s’est plutôt bien passé. »

En entrant dans cette école, n’aurait-il pas intégré ce que Marine Le Pen dénonce et nomme « le système » ? « Je pense qu’avec l’ouverture de Sciences Po avec les procédures CEP ou l’ouverture sur des pays de l’Europe de l’Est, y a de plus en plus de représentants du FN dans notre école. Y a l’association du FN à Paris qui sont plus d’une dizaine, qui viennent d’ailleurs de tous bords politiques, certains sont des transfuges des républicains, d’autres de l’extrême-gauche et y a même des élèves de nationalité étrangère donc c’est très intéressant de voir qu’il y a quand même une convergence bien qu’on soit en minorité. Je pense que ça reste possible d’être étudiant à Sciences Po et adhérent aux idées du FN, parce que le FN va être amené à avoir une place de plus en plus importante dans le monde politique, touche un électorat de plus en plus large et par conséquent, y a besoin de futures élites pour le parti. »

La candidate « du peuple » aurait donc besoin de recruter des élites sorties des écoles du système ? On reproche souvent au FN le fait que le parti n’a pas de cadre qualifié. « Je pense que c’est une très bonne chose qu’il y ait de plus en plus d’élèves de Sciences Po qui sont proches du FN et ce serait une bêtise de la part du FN d’oublier ces étudiants qui, parce qu’ils viennent sur le papier de milieux favorisés et éloignés du FN, ne seraient pas intéressés. Y en aura moins mais y en aura toujours. Sciences Po, bien que majoritairement à gauche, représente quand même assez bien l’ensemble de l’électorat français d’un point de vue politique. »

De ce long échange avec A., je retiendrai plusieurs choses. La première, c’est que son profil est singulier et qu’on ne peut pas généraliser les raisons de son engagement FN à tous les frontistes. La seconde, c’est que L’Union Européenne semble être un sujet extrêmement important et un objet de défiance. Il est vrai que pendant longtemps, il y a eu un fossé de représentation entre les citoyens eurosceptiques ou même anti intégration européenne et les politiques au gouvernement ou à la tête des deux partis traditionnels LR et PS. Aujourd’hui, avec les résultats historiquement hauts de Marine Le Pen mais aussi de Jean-Luc Mélenchon, qui eux représentent ces positions, ce fossé semble être comblé. L’opposition Le Pen-Macron, deux candidats si divergents quant à leurs positions sur l’intégration européenne, est très intéressante de ce point de vue. Les jeunes qui soutiennent le FN semblent avoir accepté le passé du parti mais également dessiné une ligne qu’ils disent imperméable entre le parti avant Marine Le Pen et avec elle, qui est le point de départ de la dédiabolisation. La scolarité à Sciences Po des sympathisants FN ne semble pas entraver leur engagement. L’école de sciences sociales voit évoluer les sensibilités politiques de ses étudiants avec les évolutions plus globales de la société française.

 

Astrig Agopian

Provinciale provençale actuellement étudiante en deuxième année à Sciences Po Paris. astrig@maze.fr

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