Départ de Jammeh, Adama Barrow président, quel avenir pour la Gambie ?

Immersion en Gambie, un état à l’Ouest de l’Afrique qui a connu, ces derniers mois, de multiples changements, à commencer par son président.

Le plus petit Etat du continent africain était perturbé, en décembre dernier, par une élection présidentielle quelque peu particulière. Le dictateur Yahya Jammeh, alors qu’il avait accepté sa défaite face au fraichement élu Adama Barrow, a finalement décidé début janvier de se rétracter et de ne plus céder la présidence. Ce refus a entrainé l’intervention militaire de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) soutenus par les Nations Unies, la décision du nouveau président de se réfugier au Sénégal et de prêter serment à Dakar dans l’ambassade gambienne. Après presque un mois de tensions, le 21 janvier, Yahya Jammeh s’est ravisé grâce à l’entremise de missions diplomatiques, laissant à Adama Barrow un pays bouleversé après vingt-deux années de dictature.

Yahya Jammeh, despote déchu, a laissé sur le pays l’empreinte de son passage, entre une restriction brutale des droits de l’Homme et de liberté de la presse et une justice en état de déliquescence. À la suite d’un putsch en 1994 qui a destitué le président Dawda Kairaba Jawara, il a accédé à la tête de l’État en décembre 1996 après une élection condamnée par le Commonwealth pour non-représentation du multipartisme. Se sont ensuivis des arrestations arbitraires d’opposants politiques, le recours à de la torture, la réhabilitation de la peine de mort en 2012 et une violente chasse aux homosexuels.

Issu de la colonisation

Mais pour appréhender ces vingt-deux années de pouvoir de Jammeh, il faut considérer le contexte spécifique de la Gambie, de son histoire et de sa position politico-géographique. Tout comme pour la plupart de ses voisins, le territoire de la Gambie a été découpé par les colonialistes français et anglais. Les Anglais étant installés proches du delta du fleuve Bathurst — aujourd’hui rebaptisé Banjul — et les Français proches du fleuve Sénégal, les puissances européennes se sont entendues pour tracer les frontières de la colonie sous administration britannique à dix kilomètres de part et d’autre des deux rives du fleuve Gambie sur une longueur de quelques 300 kilomètres. Cet accord conclu en 1889 n’était pas voué à être pérenne néanmoins, comme l’explique Caroline Roussy, historienne à l’Institut des Mondes Africains (IMAF) : « les rapports de forces locaux qui étaient soumis à des dynamiques d’émiettement et de recomposition, notamment en raison de la percée du djihadisme et de la présence européenne, se réorganisèrent en fonction des nouveaux rapports de forces introduits par les Anglais et Français, de sorte que les populations locales se ré-approprièrent la frontière ».  De plus, elle ajoute : « il y a donc lieu d’observer une co-fabrication de la frontière selon des grilles de lecture endogènes qui nécessitent toutefois de reconsidérer la dissymétrie des projets entre les acteurs locaux rivés sur des enjeux locaux et les colonisateurs qui avaient pour objectif de délimiter les frontières de la colonie de Gambie ».

Ainsi, l’histoire coloniale a pesé sur la construction du pays en tant que nation dans un premier temps, puisqu’elle a imposé la réunion de différents empires et royaumes. Puis vis-à-vis de son voisin direct, le Sénégal, qui englobe la totalité de ses frontières terrestres. De fait, les histoires de ces deux pays sont entremêlées et même « si l’on retrouve effectivement les mêmes familles dans chacun des deux pays (du fait des anciennes logiques locales), ce n’est pas contradictoire avec l’émergence d’identités nationales » précise Caroline Roussy.

Crédit : RFI / Pierre René-Worms

En 1996, Yahya Jammeh arrive donc au pouvoir dans ce contexte post-colonial d’une Gambie reconnue indépendante depuis seulement 1965 mais également après un contexte diplomatique interne tendu. Caroline Roussy décrit ces évènements : « en août 1981, un coup d’État remit en question la légitimité du Président Jawara. À cette occasion, il sollicita une intervention des troupes sénégalaises. Grâce à elles, il y eut un retour de l’ordre légal dans son pays et il put continuer d’exercer ses fonctions de Président de la République. Néanmoins, mis en difficulté, face à une tentative de coup d’État qui avait montré la faiblesse de son système policier, il proposa la création d’une confédération sénégambienne. Cet épisode fut considéré comme un premier pas en faveur de l’intégration africaine dans une région où tous les éléments semblaient acquis pour que cette intégration advienne ».

De la terreur à l’inconnu

Lors de la prise de pouvoir de Jammeh, le Sénégal se tint à l’écart des évènements. Qu’en est-il donc de ces 22 années de pouvoir de cet autocrate redouté et quel pays a-t-il laissé à Adama Barrow ? L’historienne Caroline Roussy souligne deux choses : bien que despote, Jammeh a élaboré des améliorations, notamment des rénovations d’infrastructures, mais « au fil du temps, il a imposé un régime dictatorial et militaire, un culte de sa personne, et supprimé ses adversaires politiques ». Parmi ses adversaires, certains groupes ont été plus visés que d’autres et plus spécifiquement les journalistes. Un fait a embrasé les relations entre les journalistes et le gouvernement : en 2004, Jammeh est accusé d’avoir commandité l’assassinat du journaliste Deyda Heydara. « En 2009 un comité de journalistes demandant que justice soit rendue pour leur collègue fut emprisonné sans sommation. Le rapport de Human Rights Watch intitulé  « l’Etat de terreur » est assez signifiant des tortures et exactions que son régime a imposées à ses concitoyens » raconte Caroline Roussy. Ces actes, précise l’historienne, ne seront pas soumis à la justice au vu des accords établis avec le nouveau gouvernement pour qu’il quitte la présidence. Une diplomatie interne particulière habite la Gambie, certainement mue par la peur de raviver de nouvelles tensions.

Aujourd’hui, la situation gambienne semble dessiner une atmosphère de sérénité retrouvée. Le nouveau président présente un parcours assez atypique. Agent immobilier accompli, il a travaillé trois années à Londres dans les années 2000 puis décide de retourner en Gambie pour ouvrir son agence immobilière. À l’élection présidentielle, il était le candidat du rassemblement des sept partis d’opposition face à Yayah Jammeh.

Gambie-Sénégal, une relation singulière

À la suite de l’exil d’Adam Barrow au Sénégal, on peut se demander comment se présente la future relation entre ces deux pays : « les d

eux présidents Barrow et Sall ont-ils abordé l’éventualité d’un nouveau rapprochement : association ? fédération ? confédération ? » s’interroge Caroline Roussy tout en rappelant que « le porte-parole de Barrow, Halifah Sallah, une homme rompu à la politique et de tendance plutôt de gauche, était fermement opposé à la fin des années 1980 à la Confédération Sénégambienne, qu’il considérait comme une vassalisation institutionnalisée de la Gambie vis-à-vis du Sénégal ».

Ainsi, les débats, qu’ils reprennent ou non, se font dans un climat plus apaisé. Un climat apaisé avec le Sénégal tout comme avec la communauté internationale, notamment depuis la décision du nouveau président de réintégrer la Cour Pénale Internationale. Adam Barrow, qui sera en visite officielle en France les 14 et 15 mars, a tout à (re)construire localement comme internationalement. Caroline Roussy conclut : « néanmoins, les relations avec les institutions internationales sont à reconstruire, ce qui entraînera un retour de liquidité et une trêve avec le Sénégal. Mais si Jammeh a été un facteur bloquant des négociations, son règne n’est pas suffisant pour comprendre l’ensemble des obstacles que le Sénégal et la Gambie ont à surmonter pour entrevoir des voies de solutions pacifiées ».  Cette nouvelle présidence ne peut tirer un trait sur l’histoire du pays, celle de son homologue voisin, de la colonisation ou de leurs places au sein du continent africain et de la communauté internationale, des évènements qui ont fait et font la Gambie aujourd’hui.

Caroline Roussy, historienne à l’Institut des Mondes Africains (IMAF)
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