Rencontre avec Claire Thoury – « On a toujours visé les jeunes »

Docteure en sociologie, spécialiste de l’engagement des jeunes, Claire Thoury est déléguée générale d’Animafac, réseau national d’associations étudiantes. A l’occasion des débats sur la mise en place du service national universel, promesse de campagne du président de la République, elle revient sur le sujet et évoque les mutations des engagements au sein de la société.

Pourquoi ce projet de service national universel est-il problématique ?
En fait, on ne sait pas à quoi ça va servir. C’est ça qui pose un vrai problème. Quand on crée une politique publique, elle vise soit à répondre à une problématique, soit à répondre à une demande. Il n’y a pas vraiment de demande, les jeunes ne se sont pas dits qu’ils voulaient consacrer plusieurs semaines voire plusieurs mois de leur vie à la défense de la patrie, pour être familiarisés avec les outils militaires… ils n’ont pas besoin que l’Etat leur crée des cadres contraints d’engagement. Il n’y a donc pas de demande de la part des jeunes.

Donc on peut se dire : c’est censé répondre à un besoin, à une problématique, mais ce serait quoi ? Si la problématique identifiée c’est : « on a un défaut d’engagement dans le pays donc il faut créer un cadre pour que les gens s’engagent davantage », ce n’est pas vrai. Au contraire, on est à une époque où les jeunes, où les gens s’engagent de plus en plus, sauf que les engagements prennent des formes différentes voire très différentes. De même, on a une vraie incompréhension intergénérationnelle puisque les plus âgés ont l’impression que les jeunes s’engagent moins alors qu’en réalité il s’engagent autrement.

« Il n’y a pas de demande de la part des jeunes »

Favoriser et créer des espaces d’engagement, c’est toujours intéressant. Mais l’engagement, c’est quelque chose qui est choisi. Le problème du service national universel, tel qu’il est proposé aujourd’hui, dans les récentes déclarations du président de la République, c’est quelque chose qui est pensé comme obligatoire : c’est la ligne rouge absolue.

Pourquoi les jeunes n’ont-ils pas besoin qu’on les oblige à s’engager ?
Parce qu’ils s’engagent déjà, et parce que c’est antinomique. L’engagement, c’est quoi finalement ? C’est décider, à un moment de sa vie, en tant qu’individu libre et autonome, de consacrer du temps à un projet, à une cause, à ce qu’on veut. La manière dont on porte un projet ou une cause, dans le fond, peu importe : ça peut être par des mots, ça peut être par des actes. Mais c’est toujours une décision prise par l’individu. Le fait de pouvoir prendre cette décision est finalement tout aussi important, dans la question de l’engagement, que l’engagement lui-même. C’est un processus, surtout chez les jeunes, c’est très important parce que c’est une période qui est compliquée, on est en pleine construction de soi, on a des identités qui sont multiples, on s’émancipe d’un modèle familial, d’un modèle scolaire, on ne sait pas très bien ce vers quoi nos études ou nos premières expériences professionnelles, nos premières expériences de doute vont nous conduire. Surtout, c’est une période qui donne le sentiment que des choses nous échappent. Le fait de pouvoir choisir de s’engager, ça contribue à la construction de soi et c’est pour cela que cette question de la décision est fondamentale.

Comment favoriser l’engagement des jeunes et des étudiant.e.s sans les y obliger ?
C’est un peu tout le problème, en fait. Selon moi, le rôle des pouvoirs publics, c’est de créer des cadres rassurants. Par exemple, pour ce qui est des étudiants, c’est de faire en sorte que les étudiants qui s’engagent ne soient pas pénalisés dans leurs études, dans leurs cursus. C’est de faire en sorte qu’ils n’entendent pas à longueur de journée que le fait de s’engager peut être concurrentiel à leurs études… c’est donc encourager, valoriser, reconnaître.

J’ai bien conscience que nous ne sommes pas tous égaux face à l’engagement et que celui-ci n’est pas exempt d’inégalités. Ce qui s’applique à certaines catégories de population ne s’applique pas à toutes, mais le rôle de l’Etat est de faire en sorte que les jeunes, quelle que soit leur situation sociale, se sentent le droit de choisir de s’engager, se sentent légitimes à choisir de s’engager. C’est ça le problème, il y a des jeunes qui sont en marge du système et qui se demandent pourquoi aller donner du temps à une cause, à un projet, à une nation en laquelle il ne croient pas forcément, ou qui ne croient pas forcément en eux. Donc la question est : est-ce que j’ai envie de donner du temps à cette société-là ? Le premier rôle de l’État est de faire en sorte que ces jeunes là se sentent davantage en confiance avec la société, et ensuite, surtout qu’ils se sentent légitimes pour le faire. Qu’ils ne se disent pas : moi je n’ai pas assez fait d’études, je n’ai pas assez d’expérience donc je n’aurai rien à apporter à une association, à une structure d’intérêt général, etc. C’est là l’enjeu : peu importe d’où vous venez, peu importe qui vous êtes, vous aurez toujours quelque chose à apporter et quelque chose à en retirer.

Pourquoi parle-t-on d’un désengagement de la jeunesse, d’une perte d’idéaux ?
Il suffit de lire n’importe quel roman de n’importe quelle époque pour se rendre compte qu’on a toujours visé les jeunes. Si vous lisez Stefan Zweig, son autobiographie Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, il raconte sa jeunesse à la fin du XIXe siècle à Vienne. A une époque où les grands-parents des personnes âgées d’aujourd’hui vivaient. Il raconte cette époque en disant qu’un des souvenirs les plus marquants qu’il a de ce temps là, c’est à quel point il y avait une stigmatisation à l’égard des jeunes. A quel point on répétait sans cesse que les jeunes étaient indisciplinés, peu enclins pour la chose publique, en rejet de l’autorité…

« C’est presque une nécessité de stigmatiser la jeunesse »

J’en suis arrivée, en travaillant sur cette question, à l’idée que finalement, c’est presque une nécessité de stigmatiser la jeunesse. Une nécessité sociale. Parce qu’on va toujours se définir par opposition à l’autre, c’est donc un moyen de se définir comme adulte que de s’opposer à toutes ces caractéristiques de jeunes. C’est une manière de se construire, aussi. Plus précisément, c’est facile de critiquer les jeunes pourquoi ? Parce qu’être jeune, c’est quelque chose que tout le monde connaît à un moment, et dont tout le monde sort. Et donc finalement, on peut tous se permettre d’être extrêmement condescendants à l’égard des jeunes sans qu’on nous accuse d’être sexiste, raciste, jeuniste, âgiste, parce que c’est une catégorie sociale mouvante par laquelle tout le monde passe un jour et surtout de laquelle tout le monde sort.

C’est pour cela que l’opinion publique est favorable au service national universel ?
C’est une intuition, mais je pense qu’il y a aujourd’hui une vraie angoisse sociale de cette « perte de repères », de cette perte de sens du « vivre ensemble ». C’est quelque chose qu’on entend en permanence : l’importance du « vivre ensemble », l’importance d’une « société inclusive », d’une société où on se respecte les uns les autres, où on peut être libres tout en étant égaux… tous ces grands principes républicains, forts. Il y a cela en toile de fond, cette angoisse, cette interrogation. Mais il n’y a pas une réponse unique, et c’est même plutôt rassurant, les individus sont différents, les collectifs sont différents les uns des autres, les attentes changent en permanence. En plus, on ne peut pas se penser seul dans son coin, on est dans un monde beaucoup plus global que ce qu’il ne l’était, donc on ne peut plus se penser en tant que français dans notre coin, c’est absurde. Je pense que c’est rassurant de se dire qu’on va créer un outil qui va répondre à ce soi disant problème de : on ne sait pas vivre ensemble aujourd’hui. Mais je ne suis pas sûre que ce soit le bon outil. Et surtout, je ne comprends pas pourquoi est-ce qu’on pense en permanence qu’il faut faire les choses malgré les gens concernés directement. Les jeunes n’ont quand même jamais été interrogés sur cette question du service national, alors qu’ils sont les premiers concernés par celui-ci.

« On devrait être vraiment satisfaits et fiers de cette jeunesse hyper résiliente »

On se dit : il faut qu’on les éduque, et on est toujours dans ce rapport éducatif à la jeunesse, une jeunesse qu’il faut éduquer parce qu’elle « ne fait pas assez bien », parce qu’elle « est consumériste » et parce qu’elle « croit qu’elle a tous les droits, mais oublie qu’il y a des devoirs », tous ces discours qu’on entend en permanence. Je trouve que quand on pense aux dix dernières années qu’on vient de vivre, à la crise économique, au nombre de jeunes qui ont choisi de bien faire tout ce qu’on leur a dit de faire, qui ont fait les bonnes études pour la bonne durée, qui se sont vite retrouvés diplômés, avec plusieurs diplômes et qui n’ont pas réussi à trouver un emploi ; je pense qu’on devrait être vraiment satisfaits et fiers de cette jeunesse hyper résiliente, qui est capable de rebondir en permanence alors que les choses qui lui ont été promises n’ont pas été obtenues malgré les efforts faits. On lui a garanti des droits, elle ne les a pas eus.

« Il faut espérer qu’un jour on ne sera pas ceux qui prônent un service national obligatoire »

C’est là aussi, que l’engagement reprend sa force, parce que ça devient un moyen pour ces jeunes de se singulariser, et donc de compenser face un système éducatif linéaire et rigide, qui nous demande de suivre ses règles sans nous donner ce qui nous a été garanti au départ. C’est ça qui est un non-sens, c’est qu’au lieu de se dire qu’on a une jeunesse qui est extrêmement forte, résiliente – sans vouloir faire du jeunisme non plus – qui est capable de rebondir et de s’adapter aux changements, politiques, sociaux, qui trouve toujours un moyen de s’en sortir, on accuse encore la jeunesse de tous les maux parce que ça rassure. Je pense qu’on aura cette discussion tous les dix ans jusqu’à la fin de notre vie, et il faut juste espérer qu’un jour on ne sera pas les gens qui prônent un service national obligatoire ou autre chose, parce que « c’était mieux avant ».

Vous évoquiez tout à l’heure l’évolution des engagements chez les jeunes depuis quelques décennies. Comment l’engagement a-t-il évolué ?
On voit, à partir des années 1970, un « tournant de l’individualisation », et on voit que les individus s’émancipent d’un modèle communautaire. On voit un délitement des liens forts au profit des liens faibles, alors les liens forts, ce sont les liens communautaires, qu’on considère comme subis : la famille, la religion, le village… ces choses fortes qui construisent ton identité et qui seront toujours avec toi. Il y a une rupture, les individus s’émancipent de ces liens forts subis, au profit de liens faibles choisis. On voit que les réseaux ne sont plus ces réseaux familiaux, communautaires, mais deviennent plutôt ces réseaux amicaux, professionnels, multiples, mais forcément plus éphémères. C’est vraiment cette volonté d’être un individu singulier, différent, autonome dans ses décisions…

Parallèlement, à la fin des années 1980, on a la chute des grandes idéologies. On voit que la construction binaire du politique, d’un côté des capitalistes et de l’autre des communistes, n’est plus aussi simple. La chute du mur de Berlin marque cette chute des grandes idéologies, elle marque la fin d’une espérance, celle d’un monde idéal parce que plus égalitaire. On se rend compte que malgré ce qu’on a pu nous dire, ça n’a pas fonctionné.

La rencontre du tournant de l’individualisation avec la chute des grandes idéologies donne un rejet de la structure. A partir de ce moment-là, il n’est plus question de se sacrifier en tant qu’individu pour un tout collectif. Il n’est plus envisageable de tout donner à une structure pour une cause qui nous dépasse, en se disant que l’objectif, c’est le grand soir, et que si on ne le vit pas, les générations d’après le vivront, mais que ce n’est pas grave car on a contribué à quelque chose de bien plus grand que soi. Il y a donc une rupture au profit d’engagements plus choisis, plus maîtrisés, qui me garantissent davantage de libertés individuelles, plus d’épanouissement, et surtout, qui me garantissent des résultats rapides pour les actions que je mène.

C’est important d’avoir cela en tête, parce que les jeunes, et les moins jeunes d’ailleurs, aujourd’hui, sont prêts à s’engager pour un projet, pour une cause, de façon très intense, mais pour des résultats rapides et concrets. Et surtout : pour quelque chose dont ils peuvent se désengager quand ils le souhaitent. C’est la vraie différence avec les tendances d’engagement d’avant.

 


 

Information : Inspira, association éditrice du magazine Maze, est membre du conseil d’administration d’Animafac. Le directeur de la publication du magazine Maze est vice-président d’Animafac.

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