Une place à prendre, une dignité à défendre

« Si je te parle de la place des femmes dans la société, qu’as-tu à me dire  ? » Pour susciter une réflexion, c’est à peu près la question, volontairement simpliste (mais à propos d’un sujet complexe), qui a été posée à plusieurs femmes, pour la plupart étudiantes, apprenties chercheuses, intellectuelles, très actives dans la vie culturelle et associative, ainsi qu’à plusieurs hommes, tous étudiants en sciences, et qui réfléchissent beaucoup à ces questions. Voici ce qu’il en ressort.



Les places et non pas la place : l’importance du pluriel

Si on ouvre le dictionnaire Littré au mot « place », on lit : « espace qu’occupe ou que peut occuper une personne » et, un peu plus bas, « la situation, le rang qui convient ou appartient à une personne. » Dès lors qu’on parle de place, il y a un caractère immuable qui s’installe. Le rang vient alimenter la définition donnée au mot place, comme dans un souvenir lointain de l’ancien temps.

“Si l’on parle de « la place » des femmes, c’est que l’objet même de « la femme » est encore bien trop circonscrit. Dire « la place », c’est pouvoir la désigner trop facilement, en faire le tour, bien trop succinctement. La place des femmes, on ne devrait même pas pouvoir la comprendre d’un seul geste ou d’un seul coup d’œil, parce qu’elle s’entremêle à l’homme et son horizon est infini”, nous dit très justement Lola Salem.

“La « place », ça fait très géographique et ça nuit à la nuance je trouve…”, répond à son tour Simon, qui semble soulever le même problème.

Il est effectivement très important de ne pas comprendre “la place” comme un endroit strictement défini et limité. Les femmes ont-elles vraiment une place à tenir selon leur caractère de femmes ? Certainement pas. Mais il n’en demeure pas moins important d’analyser la place des femmes (statistiques, chiffres) pour mieux comprendre l’évolution et pour mieux lutter contre les inégalités : il s’agit là d’un outil et non pas d’une définition.

Une évolution rassurante

Ce qui semble franchement réjouissant, en 2017, en France (nous ne parlerons que de la France pour des raisons pratiques : il est évident que cet article n’a pas d’ambition exhaustive et universelle. Les témoignages ont, de plus été recueillis en France. Ils n’ont pas non plus vocation à représenter les femmes françaises dans leur ensemble.), c’est qu’une femme évolue dans sa vie avec moins de contraintes qu’avant. Rien n’est parfait, évidemment, le droit à l’avortement est souvent remis en cause, le salaire des femmes est encore moins élevé, le harcèlement de rue, les agressions, les violences conjugales et les viols persistent (toutes les huit minutes en France) sans parler de leurs traitements juridiques… Mais lorsqu’on est une femme française, et qu’on s’intéresse un tant soit peu à l’actualité mondiale, on se sent tout de même une femme libre. Les choix de vie sont nombreux, de la liberté sexuelle à l’éducation (les femmes deviennent en moyenne plus diplômées que les hommes en 2015 selon l’échantillon de l’INSEE). Beaucoup de choses sont en transition, comme la réduction de la répartition inégale des tâches domestiques, qui fait lentement son chemin, ou comme les plans lancés par l’État et ses institutions comme le Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes. Les domaines de la culture et du spectacle vivant font des efforts pour mettre les femmes à l’honneur lors de divers événements et expositions, mais elles le font parfois maladroitement avec des descriptions truffées de clichés ou des partis pris qui enferment les femmes dans une image biaisée plus qu’elles ne les libèrent. De surcroît, leur faible proportion est encore bien tenace dans la création, qu’elle soit cinématographique, théâtrale, photographique… Le bilan est donc mitigé. Laissons place à un avis donné par Anne-Fleur :

“Je dirais que la place des femmes est invisibilisée. Je dirais aussi que dire « la femme » serait une erreur que le patriarcat essaye de nous faire avaler : il y a pas Une « Fâme » mais bien des femmes avec des places. Je dirais qu‘il est important de toujours considérer les femmes dans une perspective intersectionnelle et comme un groupe hétérogène. C’est le premier pas vers notre désinvisibilisation. Nous sommes un groupe dominé, mais pas réductible à un concept. Quand à notre place, je dirais qu’elle est une lutte constante, qu’elle n’est jamais acquise. Les femmes, c’est un peu une sorte de Damoclès hétéroclite qui avance avec une épée au dessus de sa tête. On tente des trucs mais le patriarcat a réussi à nous faire intégrer le danger que ça représente de « sortir de sa place », de son rôle.”
Comme le dit très bien Anne-Fleur Multon, il devient insupportable de parler de « la femme » au singulier, et le titre du numéro de Maze du mois de mars l’a très bien intégré. « Multiple », c’est également l’adjectif qu’emploie Alexandre lorsque nous lui posons la question, une multiplicité des places qui implique une multiplicité des femmes. Malheureusement ce concept d’une femme et d’une féminité généralisée revient encore trop souvent dans les représentations des femmes que fournit la société. Ces représentations ne sont pas sans lien avec la place que peuvent occuper les femmes en son sein. Comment évoluer dans un décor urbain où les publicités n’ont de cesse de dénuder les femmes ? Comment totalement « se sentir à sa place » dans une réunion d’entreprise entièrement masculine ? Comment se dire, à quinze ans, que le garçon qui vient de nous dire qu’on avait les cuisses trop grosses ou la jupe trop courte est lui aussi victime de ces représentations odieuses ? Comment se dire, à dix-huit ans, que oui, on peut faire des études d’ingénieur (et le terme est symptomatique du problème : elle est loin l’habitude de féminiser le mot) même s’il y a 90% d’hommes dans les écoles ? Comment accepter d’être moins payée qu’un homme à travail égal ? Il y a de quoi être révoltée.
“La femme est à l’arrière de la société française : pas assez représentée dans la frange décisionnaire (publique ou privée), pas assez valorisée, victime de clichés à tous les niveaux cette fois-ci”, déclare Simon.
Il est toutefois fondamental de souligner les évolutions : les femmes accèdent généralement de plus en plus aux postes à responsabilités.

Le militantisme féministe décrié

Simon soulève également le problème épineux du « risque » que peut représenter le militantisme féministe : celui de se le faire reprocher. Ce reproche procède peut-être profondément et archaïquement de cette idée que la femme qui milite ne s’est « pas tenue à sa place ».
“Elles sont également victimes du contrecoup de la revendication. J’entends la plupart des propos machistes en réaction à un acte revendicatif, que cet acte soit explicite (prise d’indépendance, dans les choix de vie ou la sexualité) ou moins évident (évolution de statuts traditionnellement dévolus aux hommes ou prise de position dans un débat).”

La lutte vers la dignité

Il est également plus que jamais important de souligner que la lutte concerne aussi les hommes. Marion nous a également répondu très spontanément « c’est une place à prendre », non sans une touche ironique et sarcastique. Comment peut-on parler de “place” des femmes, lorsqu’il n’y en a pas vraiment et que les femmes rencontrent parfois des obstacles inouïs lorsqu’elles veulent accéder à des postes de direction et évoluer socialement ? Ou qu’une fois qu’elles y sont arrivées, elle subissent des pressions au travail, des sous-entendus par rapport à leur tenue vestimentaire ou à leur « rôle » (un mot voisin de la « place », à l’odeur nauséabonde de sclérose machiste) maternel, quand ce n’est pas du harcèlement ? La place des femmes est donc encore une place forte à détruire, une bataille à mener avec une victoire à la clé. Anne-Fleur nous le dit aussi, « quand à notre place, je dirais qu’elle est une lutte constante, qu’elle n’est jamais acquise », tout comme Claudine, 57 ans, qui enchaîne sur un constat positif :
“La place des femmes est un passage en force. Aujourd’hui les femmes sont bien présentes dans la société par la force de leur lutte pour se rendre visibles et audibles dans toutes les strates de la société. “Je suis donc je pense”, nous a dit Simone de Beauvoir, détournant la formule cartésienne.”
Il est rassurant de voir que les jeunes générations ne considèrent pas la lutte comme acquise et que la génération au-dessus considère qu’il y a eu de très bons résultats aux combats menés et que la société d’aujourd’hui se préoccupe davantage des femmes. Mais il est surtout rassurant également, de voir que les femmes prennent leurs « places », au pluriel, en main. Fait étymologique qui dénote bien l’importance de la question et du combat : dans le français du XVIIe siècle, « place » signifiait aussi « dignité ».
Alors, les femmes sont prêtes à gagner et à défendre leur dignité.

 

Hortense Raynal

Passionnée de littérature et de chanson, de théâtre et de cinéma, de bonnes tables, de belles expos, de beaux endroits : bref tout ce qui émerveille nos sens et suscite ma curiosité. ENS Ulm promo Lettres 2015, originaire du Sud (Aveyron), classe préparatoire à Nîmes."Mal nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde". Albert Camus.Vive les mots, vive les lettres, vive la culture.

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