Des pavés au clavier

Plus d’un million de signatures sur la pétition en ligne et seulement 224 000 personnes dans les rues, l’opposition à la loi travail aura mobilisé plus de clics que de pas. Véritable levier toutefois, cette pétition est l’expression d’une nouvelle forme de militantisme. Slacktivisme, clicktivisme, militantisme 2.0, les noms sont différents , le principe est le même : l’engagement sur le net.

#Bringbackourgirls, #nomakeupselfie, ou plus récemment #silesfemmesparlaientcommeleshommes et #onvautmieuxqueça, les mots dièse se multiplient pour servir des causes différentes. Les militants laissent tomber les pancartes pour des hashtags, leurs mégaphones pour des posts sur les réseaux sociaux, et parcourent plutôt les sites comme change.org ou Avaaz que les rues. Ils sont de la « génération Y », bien souvent mais pas seulement. Qui sont ces cybermilitants ? Et d’ailleurs, se sentent-ils « militants » ou se contentent-ils d’exprimer une solidarité ponctuelle pour une cause ?

Internet comme medium

Dans Militer aujourd’hui (Éd. Autrement) Jacques Ion écrit qu’« il n’est pas de militantisme sans la recherche de rendre publique l’action ou la cause défendue ». La représentation du militantisme comme une révolution populaire est assez désuète. Si auparavant, le principal canal d’information était la mobilisation dans les rues, aujourd’hui, ce sont les médias. Comme l’écrit Patrick Champagne dans Faire l’opinion (Ed. Minuit) « On milite aujourd’hui moins physiquement dans la rue qu’avant et après la manifestation par des déclarations visant à imposer un point de vue ».

Face à ce que certains appelleraient une « érosion des pratiques militantes », Jacques Ion nuance et lui préfère un « renouvellement des façons de s’engager ». La société a changé et par conséquent, les manières de militer ont muté aussi. Internet devient un nouveau vecteur d’idées : il les fait naître, avec la création de contenus, et vivre, avec les discussions qu’ils suscitent. « Le militantisme peut devenir viral, ce qu’il ne peut être que difficilement irl (in real life, NDLR) », avance Valérie, alias Crêpe Georgette, cybermilitante quadragénaire.

L’engagement sur le web complète l’activisme traditionnel

Selon elle, « il n’y a pas de militantisme qui ne soit que sur internet ». Un avis partagé par Buffy Mars, bloggeuse féministe : « le cybermilitantisme est un prolongement de l’activisme que l’on connaît. Ce sont seulement de nouvelles pratiques, qui complètent celles qui existent déjà, comme aller dans la rue ou distribuer des tracts. Cela permet de toucher un public plus large ». Crêpe Georgette le résume bien : « Quelle est la possibilité pour que je sois à la fois lue par des étudiants, des ados, des retraités, des cadres supérieurs ? ».

Militantisme du web : militantisme de fainéant ?

Si chez les jeunes, ce néomilitantisme est intégré et même favorisé, son impact en laisse certains sceptiques. Le résultat sera-t-il aussi bon sur internet que dans la rue ? N’est-ce-pas un militantisme « trop facile » ? Les détracteurs parlent d’un « engagement passif », d’un « activisme fainéant ». Eliott Lepers, fondateur de la plateforme d’activisme Macholand, de l’application écologique 90 jours et du site loitravail.lol, concède une certaine forme de « confort ».

Jade* blogueuse et youtubeuse féministe nuance : « Militer, ce n’est pas seulement aller dans la rue. C’est avant tout réfléchir et interagir » : l’essence-même des réseaux sociaux, en somme. Elle ajoute que « cela demande du travail et du temps, tout de même. Il faut savoir préparer son sujet, s’exprimer clairement » et, c’est inhérent à son travail de youtubeuse, « faire du montage ». Elle explique : « Parfois, les contenus virtuels peuvent avoir des répercussions dans le réel, on arrive à sensibiliser des gens, eux-mêmes peuvent se retrouver dans la rue ensuite ».

Pour démocratiser l’activisme, Elliot Lepers cherche à motiver les troupes, c’est ainsi qu’il conçoit son travail : « Mon boulot, c’est de remettre du confort dans l’effort ». Une manière d’engager les autres à s’engager.

*Prénom d’emprunt 

Amélie Coispel

Journaliste en terre bretonne, je vagabonde entre les pays pour cultiver ma passion de théâtre, de musique et de poivrons (surtout de poivrons). J'essaie tant bien que mal d'éduquer à l'égalité entre les sexes, il paraît qu'on appelle ça le féminisme. J'aime bien les séries télé dans mon canapé et passer des soirées dans les salles obscures. Bref, peut-être ici la seule personne normale.

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