Élections en Andalousie : l’Espagne porte l’estocade à l’Europe

En Andalousie, les partis de droite (Partido Popular) et du centre (Ciudadanos) s’unissent au parti d’extrême droite Vox pour obtenir une majorité. Pour la première fois depuis la fin du franquisme, un parti d’extrême-droite fait la Une en Espagne, jusque là dernier pays épargné par le phénomène en Europe.

Lors des dernières élections au parlement andalou, le 2 décembre 2018, un nouvel élément apparait dans le paysage politique espagnol : un parti d’extrême-droite, Vox. Il obtient 11% des voix. L’extrême-droite réapparaît alors qu’elle était presque inexistante au sein des appareils d’État depuis la mort du dictateur Franco. Son faible score n’occulte pas moins un poids politique important. Ce résultat affirme une nouvelle donne sur une scène politique espagnole déjà divisée.

Les dernières allocutions publiques effrontées des membres de Vox ont su faire entendre les idées politiques que partage le parti. Santiago Abascal, le leader du parti, a déclaré insolemment à Malaga que les Espagnols doivent pouvoir « manger du jambon librement » même si cela « doit ennuyer les islamistes ». La conscience politique des membres du parti se dessine alors intelligiblement : ils souhaitent faire prévaloir des idées dites « nationalistes ». Celles-ci se présentent en faisant édifier des murs autour de Ceuta et Melilla, des enclaves espagnoles au Maroc, afin d’empêcher « à tout prix » les flux migratoires en direction de l’Espagne. Vox n’hésite pas par ailleurs à se comparer aux rois catholiques espagnols face aux Maures au XVème siècle.

Leurs idées politiques ne s’arrêtent pas au champ migratoire. Le parti d’extrême-droite évoque notamment les questions de genre, non pour les défendre mais pour supprimer les lois assurant l’avortement ou la protection des femmes face aux violences machistes « criminalisant trop les hommes ».

L’émergence de ce parti apparaît dans un contexte politique particulier. Les débats sur l’indépendance en Catalogne ont favorisé son essor. Vox défend une Espagne unie à l’image de celle qui était défendue par Franco. Le parti souhaite réduire les prérogatives régionales afin de centraliser le pouvoir et diminuer le sentiment d’appartenance régional.

Un tournant politique en Andalousie

Bien que le Parti Socialiste espagnol (PSOE) soit en tête avec 28% des voix, suivi par le parti de droite (PP) avec 21%, et du centre (Ciudadanos) avec 18%, la gauche doit se replier car elle ne bénéficie pas de la majorité absolue. La droite et le centre ne bénéficient pas non plus de la majorité. Pour pouvoir y accéder, ces deux partis devaient s’allier à Vox.

Cette hypothétique alliance hétéroclite a pourtant fait débat au sein des différents partis espagnols, déjà divisés depuis la motion de censure dont fut victime la droite en juin 2018. Si le parti de droite n’a eu que peu de peine à se rapprocher de cet électorat anciennement sien, cela n’a pas été le cas du parti du centre. Celui-ci se définit comme européiste et progressiste. Ciudadanos est ainsi incompatible avec les idées politiques de Vox comme le rappelait Manuel Valls. L’ex-premier ministre français et actuel candidat à la mairie de Barcelone sous la bannière de Ciudadanos s’est fait remarquer à plusieurs reprises pour sa position défavorable à cette hypothétique coalition. Le 27 décembre, il tweete : « Il est préférable de perdre des votes, ou bien même le gouvernement, que de trahir nos propres convictions et les valeurs démocratiques. »

Après de nombreuses discussions, le PP et Ciudadanos décident de s’allier à Vox. Le parti d’extrême-droite a cependant affirmé qu’il ne s’allierait pas tant que le centre et la droite ne leur accorderaient pas leur consentement en ce qui concerne l’abrogation des lois défendant les droits des femmes contre les violences machistes. Cet accord fut finalement accepté après des débats houleux et la coalition fut confirmée. Ce symbole de la soumission de la droite et du centre à l’obscurantisme prenant le nom de « nationalisme » met en exergue le tournant politique qui ébranle l’Espagne et réduit le PSOE à une force d’opposition dans son propre terreau historique.

La chute du dernier rempart contre l’extrême droite en Europe

La coalition politique en faveur des droites au parlement andalou se transforme en un laboratoire de la politique nationale. Cette expérience politique pourrait voir le jour au niveau national. Le journal El Mundo estime à 13% les intentions de vote pour le parti d’extrême-droite Vox aux élections nationales. Si ce scénario se confirme, il n’offrirait pas un poids politique au parti Vox mais il pourrait lui garantir une part de pouvoir au sein d’une coalition. Si Vox s’alliait, il donnerait la majorité absolue à une coalition avec le PP et Ciudadanos au Congrès. En dépit de ce scénario et malgré leur faible poids politique, des élus de Vox s’immisceraient dans des institutions publiques. Ils contraindraient de toute évidence les autres partis à s’allier sur certaines actions politiques et auraient une part d’influence et de pouvoir.

A une échelle plus large, les enjeux sont davantage notables à la veille des élections européennes. L’Espagne devient le dernier pays européen à voir l’apparition d’un parti d’extrême-droite devenir un enjeu politique. Le pays paraissait pourtant immunisé face à la montée de cet extrémisme qui noircissait l’ensemble de l’Europe depuis qu’elle en avait subi les conséquences sous Franco. Le parti du centre décide néanmoins de prendre un virage politique à la veille des élections européennes alors que celui-ci se disait européiste.

Cette position inquiète dès lors la République En Marche (LREM) qui devait s’associer avec ce parti lors des prochaines élections puisqu’elle craint de subir alors un discrédit de son électorat. Quant au parti de droite, le PP, qui contenait l’électorat d’extrême-droite depuis la fin du franquisme vers une ligne politique europhile, semble prendre les mêmes positions que Vox depuis l’élection de Pablo Casado à sa tête. Il défend les valeurs familiales, vilipende l’avortement et souhaite revenir à une certaine unité originelle de l’Espagne mise à mal par la Catalogne.

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