La situation alarmante des femmes de ménage en Turquie

La situation des femmes de ménage est de plus en plus problématique en Turquie. Pourtant, sur place, le sujet est très peu présent dans le débat public. Afin d’en savoir un peu plus, nous sommes allés à la rencontre d’Ayten Kargin, femme de ménage de 57 ans et directrice de l’Union des Femmes de Ménage de Turquie (IMECE).

En 2011, en Turquie, 51 femmes de ménage sont mortes, 400 ont subi des agressions sexuelles, et plus de 3 000 d’entre elles ont déclaré avoir eu des accidents de travail. Ces chiffres sont révélateurs des risques qui pèsent sur ces professionnelles.

Une femme de ménage en train de nettoyer la fenêtre du dernier étage d’un immeuble © fromturkeywithlove.net

Les femmes représentent 87% du secteur du nettoyage à domicile en Turquie. La plupart d’entre elles ont un parcours assez semblable. Originaires d’une région excentrée de Turquie, elles partent à Istanbul pour rejoindre leur mari qui ne peut ou ne veut pas travailler, et se retrouvent dans l’obligation de trouver un emploi à un âge avancé afin de pouvoir payer les études de leurs enfants. D’après une étude réalisée par Didem Direk en 2016, sur cinq femmes de ménage, trois (soit 60%) travaillent car leur conjoint est à la retraite, tandis que deux sur cinq (soit 40%) le font pour payer les études de leurs enfants.

C’est également le cas d’Ayten, originaire de Tunceli, une région située au sud de la Turquie. Après avoir quitté l’école primaire, elle doit aider sa mère aux tâches ménagères et à l’éducation de ses dix frères et soeurs. Elle se marie à l’âge de 18 ans et part rejoindre son époux à Istanbul un an plus tard. Au total, ils auront trois enfants : deux garçons et une fille. Le couple attache une grande importance à l’éducation de ces derniers et souhaite les voir entrer à l’université. Mais le mari d’Ayten tombe malade en 2002 et se retrouve dans l’incapacité de travailler. C’est à ce moment que la mère de famille, alors âgée de 43 ans, décide de devenir femme de ménage. Pour elle, c’est un choix évident : « S’occuper d’une maison et faire le ménage, c’est tout ce que je savais faire ».

Des conditions de travail inacceptables

Les conditions de travail des femmes de ménage sont catastrophiques. Le salaire quotidien oscille entre 60 et 125 livres turques (soit entre 13 et 30 euros). Par mois, le salaire pouvant être gagné par ces femmes ne dépasse quasiment jamais le salaire minimum turc, soit environ 440 euros. Le secteur n’étant pratiquement pas contrôlé, les employeurs s’en donnent à cœur joie pour pratiquer leur propres règles, au détriment, presque toujours, de la santé de ces femmes. Pire encore, la plupart d’entre elles trouvent du travail grâce au bouche à oreilles. Elles ne sont donc pas déclarées et ne touchent pas de sécurité sociale. Et celles qui passent par des entreprises de nettoyage ne sont pas mieux loties : elles travaillent au jour le jour sans garantie d’emploi régulier et sont constamment sous pression, notées via un système de points par leur employeur et licenciées au moindre problème.

Ayten Kargin, le 4 décembre 2017 à son domicile, à Istanbul © Julia Prioult / Maze

Ayten raconte qu’elle a travaillé treize ans pour la même famille. Treize ans à récurer le sol, passer l’aspirateur, nettoyer les vitres, ranger les nombreuses pièces de la maison, mais également à faire à manger, à faire les courses et à s’occuper des enfants. Un travail à temps plein qu’elle réalisait de manière quotidienne, et, bien sûr, sans être déclarée. En 2002, l’état de son mari s’aggrave et Ayten doit s’occuper de lui, elle ne peut plus venir travailler de manière aussi régulière. Ses employeurs, estimant que ce n’est pas leur problème, lui demandent de venir travailler dans les deux autres propriétés que possède la famille. Ayant peur de perdre son travail, elle accepte, dépitée. Désormais, tous les jours, elle doit traverser la ville – soit une heure et demie de route depuis son domicile – pour se rendre sur son lieu de travail.

Le cas d’Ayten est malheureusement loin d’être isolé. Sur l’ensemble des femmes interrogées par Didem Direk, absolument toutes se plaignent de difficultés de santé liées à leur travail. Problèmes de dos, asthme, stress… Mais cela peut aller beaucoup plus loin. Dernièrement, une femme de ménage ouzbek décédée après être tombée du cinquième étage alors que l’homme pour qui elle travaillait lui avait demandé de laver l’extérieur des vitres de son appartement.

Un combat encore loin d’être gagné

Officiellement, une loi a été adoptée en 2008 pour la reconnaissance du statut de technicien de surface et l’obtention systématique d’une couverture sociale. Mais la réalité est toute autre et sur le terrain, la situation est loin de s’améliorer. Excédée, Ayten a décidé de porter plainte contre ses employeurs en 2014. Grâce au soutien des membres d’IMECE – l’association qu’elle dirige désormais – elle a réussi à obtenir, pour la première fois, une importante couverture médiatique. Les journaux nationaux se sont emparés de l’affaire et ont fait connaître les actions de l’association au grand public. De nombreuses femmes de ménage ont alors contacté IMECE afin de livrer leur témoignage.

Créée en 2001 dans le but de rassembler les femmes de ménage de la périphérie d’Istanbul afin qu’elles se battent ensemble pour faire entendre leurs droits, IMECE compte désormais une centaine de membres. En 2009, l’association est devenue un véritable syndicat. Bien qu’elle n’ait obtenu aucune aide de l’Etat, elle a réussi à réunir les fonds nécessaires pour payer une sécurité sociale à l’ensemble de ses membres. Elle s’occupe également de trouver des avocats aux femmes qui souhaitent porter plainte contre leurs employeurs et se bat pour une meilleure reconnaissance du statut de femme de ménage dans la loi.

Le chemin à parcourir est encore long. Ayten a gagné son premier procès mais attend toujours la réponse finale de la justice quant à la sanction qui sera accordée à ses employeurs. Mais elle ne perd pas espoir et voit tout de même l’avenir de manière positive. Pour elle, « de nombreux changements vont avoir lieu dans les prochaines années, notamment au niveau de notre éducation et de nos droits ».

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