CINÉMA

« Sukkwan Island » – Refaire famille

Avec Sukkwan Island, le réalisateur Vladimir de Fontenay adapte au cinéma un grand roman du nature writing américain, figurant un père et son fils partis vivre pendant un an sur une île inhabitée dans le Grand Nord. Un drame glaçant.

Tom (interprété par Swann Arlaud) est le père d’un fils de treize ans (Roy, joué par Woody Norman), mais ne le voit que très peu. L’idée lui vient un jour d’emmener ce dernier sur une île perdue du Grand Nord, afin de renouer avec lui. L’aventure doit durer un an. La mère de Roy, séparée de Tom, accepte. Les voilà alors largués par hydravion sur cette terre sauvage où les seuls voisins sont la faune locale.

Sukkwan Island est une adaptation cinématographique du grand roman de David Vann, l’une des figures contemporaines du nature writing. Ce genre littéraire, né aux États-Unis, situe ses intrigues dans les grands espaces : la nature, hostile et sauvage, y tient une place prépondérante, devenant un personnage à part entière du roman.

Un lien filial abîmé

Le·la spectateur·ice ne sait pas pourquoi les parents ne sont plus ensemble, ni pourquoi Roy ne voit plus son père. Mais ce qu’il perçoit, en revanche, c’est la volonté de Tom de refaire famille, de réparer d’éventuelles erreurs du passé et de rattraper le temps perdu avec ce fils dont il ne connait pas grand-chose. L’intention semble louable. Une fois arrivés sur l’île, où les attend une petite cabane en bois, il montre à Roy les rudiments de la pêche puis de la chasse, et lui apprend à construire un abri à nourriture. Une petite radio, que l’enfant utilise notamment pour appeler sa mère, leur permet de garder contact avec l’extérieur. On leur livre des vivres de temps à autres par hydravion. Pour ce qui est de l’école, des manuels scolaires ont été embarqués dans les bagages afin de permettre au jeune garçon de continuer sa scolarisation à distance.

Sukkwan Island © Haut et Court

Tout est réuni, en apparence, pour que cette expérience hors du commun se passe bien. Mais assez vite, le comportement de Tom change. D’abord quasi-imperceptibles, le·la spectateur·ice remarque petit à petit des changements dans son humeur. Il semble s’impatienter plus rapidement, montre des incohérences dans ses réflexions, ne s’inquiète pas outre mesure lorsqu’un supposé ours vient retourner la cabane. La tension, portée par un Swann Arlaud excellent dans ce rôle, s’installe très progressivement. Le père est pavé de bonnes intentions, mais la relation entre les deux devient très vite inadaptée et fort déséquilibrée. Le·la spectateur·ice se trouve alors plongé·e dans un malaise grandissant.

Pour autant, et c’est là que l’adaptation s’éloigne un peu du roman, le personnage de Tom conserve une certaine humanité. Bien moins sombre que chez David Vann, sa fragilité et sa tentative malhabile de renouer avec son fils lui confère une certaine sympathie. Le choix d’un acteur francophone pour ce rôle anglophone est également intéressant. Le réalisateur doit cette idée à Anatomie d’une Chute, Palme d’Or 2023 à Cannes, où Swann Arlaud joue en anglais. C’est ici aussi le cas, où la binationalité de Tom apporte une forme de distance avec son fils. Roy semble parfois agacé de cette double identité paternelle, de cette autre langue qu’il ne partage pas avec lui – d’où la nécessité de recréer un langage commun.

Récit dramatique et rédempteur

Alors que l’hiver arrive, gèle le lac et met leurs nerfs à rude épreuve, la tension monte encore d’un cran. Le père et le fils peinent à se comprendre, le dernier subissant les sautes d’humeur du premier. Cette terre du bout du monde combinée à la saison froide les oblige à se regarder en face. Mais au terme d’une tension culminante, le drame arrive ; inattendu et terrible. Ce que l’on ne dit pas, c’est que le récit est d’inspiration autobiographique. À treize ans, le père de David Vann lui a proposé un voyage d’un an en Alaska, que le jeune garçon a refusé. Son père s’y est suicidé quelques semaines plus tard. Sukkwan Island constitue dès lors une interprétation de ce qui aurait pu advenir pendant cette aventure si elle avait eu lieu, avec une issue toute autre. Une façon pour l’auteur de trouver une certaine rédemption dans sa culpabilité.

Le long-métrage, quant à lui, revisite à sa façon le thème rebattu de l’amour filial et de la parentalité avec une grande maîtrise. Vladimir de Fontenay reprend des thèmes qui lui sont chers, déjà explorés dans Mobile Homes, et signe un drame glaçant, huis-clos à ciel ouvert dans les immensités du Grand Nord. Une interprétation fidèle et à la fois personnelle de l’incroyable roman de David Vann.

Sukkwan Island, de Vladimir de Fontenay. En salles le 29 avril 2026.

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