Le 22 mai dernier, Camille Yembe a dévoilé Jeune et laide, un tout premier album intime et sans fard.
Après avoir écrit dans l’ombre pour des figures majeures de la scène actuelle comme Tiakola ou Eva, la chanteuse et compositrice belgo-congolaise passe enfin au premier plan. De son enfance à Molenbeek à la précarité de ses seize ans, la Bruxelloise s’affranchit des codes de la pop légère pour raconter la réalité d’une jeunesse populaire et cabossée. Rencontre avec une artiste entière qui gère sa direction artistique à 360°, de l’écriture à l’obsession du visuel, à quelques jours de la sortie de son projet.
Tu as grandi à Molenbeek. C’est une commune qui a une réputation très particulière dans les médias, mais qui t’a marquée dans ton enfance. Est-ce que tu peux nous parler de l’ambiance qui règne là-bas ?
C’est un endroit d’une richesse humaine incroyable. C’est vrai qu’elle souffre d’une mauvaise réputation et qu’elle est rarement mise en avant pour de bonnes raisons. Mais la réalité du terrain est tout autre. C’est un lieu profondément multiculturel, et je m’y sentais bien. C’est là que s’est joué le premier chapitre de ma vie.
Tu as quitté le foyer familial très tôt, à l’âge de 16 ans. J’imagine que cela a été une période d’angoisse et de douleur. Est-ce que la musique a permis de réparer quelque chose en toi lié à cette période ?
Je tiens juste à préciser que je n’ai pas quitté le foyer, on m’a mise dehors. Je pense que la musique a une vertu réparatrice. Cet album retrace mon parcours, notamment ce moment charnière de mes 16 ans qui a profondément façonné la femme et l’artiste que je suis aujourd’hui. Poser ces mots sur le papier et les mettre en chanson permet de panser certaines blessures. C’est une manière de faire le point sur le passé et de se dire : « OK, c’est derrière moi désormais ».
Dans l’album, il y a ce morceau, « 16 ans dans les veines », en collaboration avec Lous and the Yakuza. C’est une artiste qui a elle aussi connu un début de jeunesse complexe. Comment s’est construite cette collaboration ? La thématique s’est imposée d’elle-même ?
Tout s’est fait de manière très organique. J’étais chez elle, on discutait énormément de nos parcours respectifs et on se faisait écouter nos travaux en cours. Je lui ai partagé « 16 ans dans les veines », qui n’était à la base qu’un interlude déjà bouclé. C’est elle qui a eu un coup de cœur absolu pour ce morceau et qui m’a dit qu’elle voulait absolument poser un texte dessus. Dans ce titre, je parle de cette sensation d’être perdue, seule au monde. En écoutant mon histoire, elle a tout de suite capté la symbolique de ce moment clé et elle s’y est retrouvée. Notre connexion sur ce morceau était une évidence.
Tu as déclaré vouloir raconter « une jeunesse populaire et abîmée ». Est-ce une manière de porter la voix d’une partie de ta génération souvent oubliée par la pop ?
Complètement. Même si j’ai mûri et que je suis aujourd’hui une femme adulte, ma jeunesse reste immuable. Je viens d’un milieu populaire et j’ai eu un parcours sinueux, parfois cabossé, qui fait partie intégrante de mon identité. Quand on parle des jeunes, on projette souvent des fantasmes de fougue et de légèreté. Mais en réalité, beaucoup portent des responsabilités précoces, connaissent la galère et ont des préoccupations bien trop lourdes pour leur âge. C’est précisément cette voix-là que je veux faire exister.
Avant de vivre de ton art, tu as enchaîné les petits boulots. Est-ce que quitter ton travail sans rien de concret a été un coup de poker pour provoquer le destin ?
L’envie de faire de la musique a toujours été une évidence, mais avec le temps, le doute s’est installé. Ce milieu me paraissait inaccessible et le rêve s’éloignait. Heureusement, je me suis fait violence et j’ai démissionné de mon travail alimentaire, où j’étais enlisée depuis quatre ans. J’ai compris que rien n’allait tomber du ciel. Le véritable déclic a été une semaine de résidence studio avec Eva et Damso à Bruxelles. Pour la première fois, je me suis sentie pleinement alignée, légitime et talentueuse. Cet électrochoc m’a fait réaliser que j’étais en train de passer à côté de ma vie. J’ai tout quitté et j’ai tout misé sur la musique.
Ta trajectoire a aussi été marquée par ta rencontre avec ton mentor, le rappeur Gandhi. Comment s’est noué ce lien ?
Gandhi revient inévitablement dans toutes mes discussions ! Vers mes 18 ou 19 ans, je cherchais désespérément une porte d’entrée dans cette industrie. J’admirais beaucoup son travail en tant que figure du rap belge, alors je lui ai envoyé une vidéo de ce que je faisais. Il a tout de suite accroché. Par la suite, le hasard des calendriers a fait que nous nous sommes retrouvés ensemble à Kinshasa sur l’un de ses projets. C’est là que tout a commencé, particulièrement pour mon écriture. En discutant de mon parcours, il a perçu la singularité de ma trajectoire et m’a bousculée : « Avec tout ce que tu as traversé, comment se fait-il que tu ne racontes pas tes propres histoires ? Pourquoi tu n’écris pas pour toi ? ». Ce jour-là, il a provoqué le déclic dont j’avais besoin.
Il y a eu Gandhi, et il y a eu Stromae qui a partagé ton travail publiquement. T’as réagi comment le jour où t’as découvert la visibilité qu’il te
donnait ?
C’était un moment totalement irréel, un sentiment assez déstabilisant, comme un rêve éveillé. En même temps, j’ai ressenti une immense fierté et un énorme regain d’énergie. Il a partagé mon travail pile au moment où je balançais mon tout premier single. On ne peut pas rêver d’un meilleur tremplin. Quand tu te lances avec ton premier morceau, tu es inévitablement traversée par le doute : est-ce que je vais être validée ? Est-ce que ma proposition va plaire ? Recevoir le soutien public d’un artiste que j’estime énormément m’a donné une force incroyable.
Le titre de l’album est percutant : Jeune et laide. Pourquoi ce choix si fort et antinomique ?
Je voulais un titre choc, qui pousse à la réflexion. Tout l’album est une introspection sur ma jeunesse. Pourtant, l’inconscient collectif associe souvent ce mot à des images positives : on pense à la légèreté, à l’insouciance, à l’expression « jeune et jolie ». Quand je regarde mon propre parcours, c’était tout l’inverse. Ma jeunesse a été marquée par des moments rudes, des épreuves sombres, une forme de laideur sociale et émotionnelle. Confronter ces deux termes me semblait pertinent. C’est une manière d’imposer mon récit dans toute sa vérité, sans l’édulcorer.
Dans tes textes, tu évoques ouvertement les complexes liés à la peau, la couleur ou la texture des cheveux. Est-ce qu’aujourd’hui tu as le sentiment d’avoir enfin fait la paix avec toi-même ?
Oui, sur ces questions identitaires et physiques, j’ai trouvé une vraie sérénité. Mais le chemin a été long. Je suis issue d’un couple mixte, ma mère est blanche. Mon premier modèle de construction a été cette femme, qui ne me ressemblait pas physiquement avec ses cheveux lisses qui volaient au vent. Quand on est une petite fille, on s’identifie à son entourage, on calque ses critères de beauté là-dessus. J’ai donc mis du temps à apprivoiser et embrasser pleinement mon identité afro-descendante. Dans les familles mixtes, il y a parfois des maladresses ou des biais racistes inconscients qui compliquent la construction de soi. Mais j’ai fait ce travail de réparation. À 15 ans, j’ai posé un geste fort : j’ai tondu tous mes cheveux défrisés pour ne garder qu’un centimètre de cheveux crépus naturels. C’était un acte de réappropriation politique et personnel.
Dans « Je ne l’ai jamais dit à personne », tu t’exposes sans fard. Est-ce que cela t’a fait peur ?
Il y avait une certaine appréhension au moment de livrer ces morceaux au public. C’est un projet extrêmement intime, presque impudique par moments. Mais dès les premiers retours, j’ai compris que mon instinct ne m’avait pas trompée. En me mettant à nu, j’ai touché une corde sensible : énormément de personnes se projettent et se reconnaissent dans mes fêlures. C’est le paradoxe de l’écriture : plus on plonge au plus profond de sa propre intimité, plus on touche à l’universel.
Outre Lous and the Yakuza, on retrouve également Ino Casablanca sur le projet. Comment s’est opéré cette connexion ?
Notre connexion remonte à près de deux ans. Lors de la sortie de mon premier titre « Plastique », nous étions mis en avant côte à côte sur Konbini. Sa pochette épurée à côté d’un cheval blanc a piqué ma curiosité, j’ai cliqué, et nous avons commencé à échanger sur Instagram. On partageait nos maquettes respectives. En écoutant attentivement son univers, j’ai perçu chez lui cette même sensibilité de survivant, une vibe un peu cabossée qui faisait écho à la mienne. Je l’ai énormément écouté ces deux dernières années, alors avoir un artiste dont je suis la première fan sur mon disque, c’était un superbe cadeau. J’admire sa versatilité, c’est une liberté artistique dans laquelle je me reconnais beaucoup.
Tu as récemment chanté en direct pendant le festival de Cannes. Quel est ton rapport à la scène et aux concerts ? Est-ce une source d’angoisse ou un moment d’impatience ?
C’est une immense source d’angoisse. Tout l’avant-scène est une épreuve : je gère très mal l’attente en coulisses, le stress me ronge et je conceptualise mille scénarios catastrophes. En revanche, dès que mes pieds foulent la scène, tout bascule et le plaisir prend le dessus. C’est une métamorphose totale. Pour Cannes, étrangement, la pression était gérable. L’exercice de la télévision est particulier, c’est un sprint sur un seul morceau. Quand je me retrouve sur des plateaux qui s’éloignent de mon univers habituel, je prends ça comme un défi. Je sais que le public présent n’est pas le mien, mais j’y vais avec l’envie de bousculer les codes et de marquer les esprits. Ça me stimule.
Quand on regarde tes clips, l’esthétique saute aux yeux. L’image est-elle indissociable de ta musique ? Y penses-tu dès la phase de composition ?
L’image et le son sont indissociables dans ma vision artistique. J’accorde autant d’importance à l’identité visuelle qu’au mixage d’un morceau. J’ai une profonde admiration pour les artistes dits « 360 », ceux qui maîtrisent leur univers sur toutes les plateformes, que ce soit à travers un clip, une pochette ou une interview. Le visuel offre une grille de lecture supplémentaire, il permet d’approfondir le message. Dans un clip, chaque détail, le stylisme, le maquillage, le choix des décors, raconte quelque chose de mon identité et de mes origines. Pour le titre « Rien à fêter », par exemple, la mise en images dans ce quartier avec cette bande de potes apporte un ancrage réaliste qui éclaire directement le sens profond du texte.
Pour le clip de « Rien à fêter », tu as dû réaliser la performance d’apprendre et de chanter ton texte entièrement à l’envers, de la dernière à la première lettre, pour coller à l’effet de caméra inversée ?
Oui, absolument ! Ce n’était pas simplement du verlan, c’était une déconstruction phonétique totale, de la toute dernière syllabe à la première. Un exercice cérébral et physique assez intense, c’était cardiaque !
Cette idée visuelle forte vient d’un travail d’équipe ou est-ce toi qui pilotes tout ?
Je n’ai pas d’équipe dédiée à la direction artistique, j’assume entièrement ce rôle seule. C’était une volonté absolue de ma part de piloter l’identité visuelle de cet album. C’est moi qui impulse les concepts, qui définis le grain de l’image, la colorimétrie ou les banques de références afin de garantir une cohérence globale. Sur « Rien à fêter », j’ai collaboré avec le réalisateur Jean-Charles Charavin. Ma source d’inspiration majeure était le clip culte en reverse du groupe de rap américain des années 90, The Pharcyde. Je savais précisément que je voulais situer l’action au cœur d’un quartier et intégrer des danseurs. Je pose le cadre et les lignes directrices, puis on compose avec l’énergie du réel.
Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite de ton parcours ?
On peut me souhaiter que ma musique continue de grandir, d’étendre son écho et de s’installer durablement dans le paysage !
Camille Yembe jouera à La Gaité Lyrique le 29 mai prochain pour les Nuits Nova et à La Cigale le 2 novembre 2026.








