CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2026 – « The Man I Love » : La vie avant la mort

The Man I Love © Jac Martinez - TMIL Inc

EN COMPÉTITION – Ira Sachs fait son retour en compétition officielle après Frankie (2019), avec The Man I Love. Le cinéaste propose un film un peu trop lisse et à la structure éparse, mais qui parvient tout de même à délivrer quelques-unes des plus belles séquences de ce Festival de Cannes.

New-York,1980. Jimmy George (Rami Malek) est un comédien de théâtre connu et reconnu. Atteint du VIH dans sa phase terminale, le SIDA, il répète ce qui sera son dernier rôle. Ira Sachs rebat ici les cartes d’un récit narré de nombreuses fois (120 battements par minute, Vivre, mourir, renaître au cinéma) sous des formes variées (Le Protocole compassionnel d’Hervé Guibert ou Blue de Derek Jarman du côté de la littérature). Il singularise son approche en s’attardant sur une temporalité rarement mise en scène : celle d’un retour à la vie quasi miraculeux, avant l’issue inéluctable.

Un intervalle cruel

L’intrigue se déroule dans un intervalle cruel  ; quelques mois seulement avant le décès du comédien, mais aussi quelques jours après un épisode qui lui aura quasiment été fatal. Malgré cela, The Man I Love se place résolument du côté de la vie. D’abord par la musique diffusée en continu sur le tourne-disque du salon de Jimmy et de son amant, Dennis (Tom Sturridge). Ensuite par les allers et venues d’ami·e·s, voisin·e·s, camarades de troupe, ou membres de la famille dans la vie de Jimmy. Enfin, par l’énergie déployée par le comédien, qui s’investit corps et âme dans les répétitions d’une pièce de théâtre dont la première approche. Le cadre, lui, vit par les talents de composition du cinéaste. Les corps des un·e·s et des autres, vêtu·e·s pour la plupart des couleurs vives caractéristiques de la fin des années 1970, se détachent sur les murs pastels des intérieurs.

Les effets produits par la maladie que filme Ira Sachs ne sont donc pas à chercher chez le principal concerné, mais dans son entourage. Il y a les regards inquiets de sa metteuse en scène, les pleurs de sa sœur qui veut que son fils voie à quel point son oncle ne lâche rien, et l’attention discrète, mais bien réelle, de Dennis. Toujours en retrait, dans le cadre d’une porte, ou assis au milieu de l’assemblée, ce dernier veille sur Jimmy. Tom Sturridge livre ici une performance remarquable, et confère à son personnage la sobre inquiétude de celui qui a dû accepter son impuissance.

De la souplesse

Avec The Man I Love, Ira Sachs ne s’intéresse pas à la forme physique que prend la maladie lorsqu’elle n’est plus que l’antichambre de la mort. Il prend ainsi le contrepied du récit de l’implacable dégradation physique du malade. Tout en souplesse, Rami Malek insuffle à son personnage la vitalité d’un homme qui adresse un ultime défi à la mort. Son corps est sec, mais musculeux, il a «  bonne mine  » et semble prêt à vivre encore cinquante ans.

Le corps relâché de l’acteur fait sourire les jeunes comédien·ne·s à qui il enseigne la démarche dite chaloupée de la femme qu’il incarne dans sa pièce. Ce relâchement part du bassin jusqu’aux bras, et Ira Sachs le filme aussi bien sur scène, que dans la moiteur d’une boîte gay.

Il échoue cependant au seuil de l’endroit où la vulnérabilité ne peut se cacher bien longtemps : le visage. À l’occasion de l’anniversaire de mariage de ses parents, Jimmy interprète Look What They’ve Done To My Song, Ma (Melanie, 1970). Le visage de Jimmy se tord, et vient briser l’illusion de continuité que le corps de l’acteur s’efforçait de maintenir. Un champ contre champ très simple, mais tristement efficace entre le fils et la mère, vient lever le voile de pudeur qui recouvrait jusqu’alors la douleur contenue de celleux qui savent assister aux derniers instants d’un être aimé.

Il y a, dans la présence de Rami Malek, une fluidité et une vitalité qui manquent malheureusement au film. Si l’ensemble tient la route, le montage parfois erratique fige un récit convenu. Aux sessions de répétitions viennent se greffer des enjeux parallèles trop peu développés – le lien entre Jimmy et son neveu, la relation avec un amant passager (Luther Ford) – qui empêchent The Man I Love de décoller complètement.

Et alors que Jimmy s’accroche à son texte comme à la vie, qu’il refuse de renoncer aux mots et d’abdiquer ses désirs, il finira par se rendre à l’évidence. Celle du silence d’un ultime plan, brillant morceau de cinéma.

The Man I Love, un film d’Ira Sachs. Prochainement en salles.

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