CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2026 – « Soudain » : Idées radicales, pratiques réformistes

Soudain © CINEFRANCE STUDIOS - Julien Panié

EN COMPÉTITION – Après Drive My Car – Prix du Jury en 2021 –, Ryûsuke Hamaguchi fait son retour sur la Croisette avec un nouveau film fleuve  : Soudain. Le réalisateur y propose une réflexion intéressante sur le rapport qu’entretient la société à celleux qu’elle ne considère plus vraiment comme humains.

Marie-Lou (Virginie Efira), dirige un EHPAD à Paris. L’Alzheimer précoce de sa mère et la déchéance physique et cognitive ayant suivi ont poussé la quadragénaire à devenir aide-soignante, puis à passer le concours pour assurer la direction d’un établissement.

De son sentiment d’impuissance face à la maladie de sa mère, elle tira une lourde culpabilité mais aussi quelques certitudes  : les conditions dans lesquelles sont placées les personnes atteintes de maladies neurodégénératives constituent une voie rapide vers la mort. En d’autres termes  : la politique en place dans les hôpitaux et les EHPAD, au mieux abîme et violente les corps et les esprits des patient·e·s, et au pire, les tue.

L’Humanitude

Si cette prise de conscience s’enracine d’abord dans une expérience personnelle douloureuse, elle devient très vite, chez Marie-Lou, une conviction politique. Devenue directrice d’un EHPAD, « Le Jardin de la liberté », elle s’en saisit pour penser une véritable éthique du soin. Sa visée ? Réintégrer le·la patient·e dans le cercle très fermé des personnes que l’on considère comme humaines.

Cette éthique est développée dans un programme de formation, l’Humanitude, que Marie-Lou fait suivre à ses employé·e·s. Au «  Jardin de la liberté  » l’on appelle donc les patient·e·s « résident·e·s », l’on remplace la prise ferme des poignets par des paumes posées sur les avant-bras, l’on toque trois fois avant d’entrer dans une chambre, et l’on décrit chaque acte effectué pendant la toilette. À travers ce programme de formation, Ryûsuke Hamaguchi expose avec didactisme les principes fondateurs de son humanisme.

En ce sens, Soudain opère un renversement bienvenu de la grille de lecture qui permet à chacun·e de se rapporter à celleux dont la dégradation des capacités motrices et cognitives justifie habituellement de les exclure du champ de l’humanité. Lors d’une session de formation, une soignante rappelle aux participant·e·s qu’entrer dans une chambre, c’est «  entrer chez quelqu’un  ». Ne pas respecter cet espace constitue ainsi une violation de l’intimité de la personne. Il n’est pas tant question ici de conférer aux résident·e·s une quelconque «  dignité  » perdue et surtout symbolique. Mais bien de réformer le regard que portent les soignant·e·s sur les résident·e·s et leurs comportements.

Soudain © INEFRANCE STUDIOS – Julien Panié

Penser à l’envers

Marie-Lou se montre très claire, et ce, à de nombreuses reprises dans le film : ce sont les conditions matérielles dans lesquelles on place les personnes qui provoquent leurs résistances. Et c’est à celleux qui les entourent de s’adapter pour les accompagner, pas l’inverse.

Concrètement, elle explique que dans le cas d’une personne atteinte d’Alzheimer, il est impératif de comprendre que son champ de vision étant réduit, une interaction non annoncée par un alignement du regard du·de la soignant·e avec celui du·de la résident·e, sera systématiquement vécue comme un événement intrusif, violent et menaçant, provoquant ainsi des réactions brusques qui sont en réalité défensives. Celui ou celle ayant fait l’effort d’adopter la grille de lecture de Marie-Lou, devrait alors comprendre que la colère et les mouvements considérés comme violents des résident·e·s ne sont pas des symptômes de la maladie, mais bien des conséquences du traitement leur étant imposé.

Ce renversement de perspective rétablit un véritable lien d’interdépendance entre le·la soignant·e et le·la patient·e. Il esquisse aussi les contours d’une utopie dans laquelle le rapport entre les deux parties ne souffrirait plus de la verticalité propre à l’institution médicale, où le·la soignant·e détient une autorité morale et pratique sur des patient·e·s privé·e·s d’agentivité et de liberté.

D’une institution à l’autre

Bien que salutaire, ce renversement n’a cependant rien de radical. Ryûsuke Hamaguchi propose dans Soudain un réformisme qui reste prisonnier de l’institution dans laquelle il s’inscrit. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’EHPAD du film ait investi les murs d’un ancien hôpital psychiatrique. En faisant ce choix scénaristique, Hamaguchi assume une filiation directe dans le traitement réservé aux fous·folles, et aux personnes âgées atteintes de maladies dégénératives. Dans les deux cas, l’enfermement et l’isolement qui s’en suivent sont, en partie, justifiés par leur improductivité. Comprendre : l’exploitation des personnes âgées et malades n’est pas assez rentable. Et les voilà donc renvoyées au rang de déchets du capitalisme, processus menant à une dévalorisation de leur humanité.

Un personnage fait d’ailleurs le lien entre ces deux institutions  : Sophie (Marie Bunel), infirmière opposée à la politique de Marie-Lou. La mise en scène de l’opposition entre ces deux femmes permet à Hamaguchi d’adresser la critique courante du manque de moyens dans les hôpitaux. Et, plus généralement, dans les établissements consacrés au «  soin  ». Sophie dénonce une déconnexion totale des enjeux pratiques de la philosophie de Marie-Lou. L’Humanitude est une chimère qui ne tient pas la route face au manque de moyens financiers et humains. Elle demande de consacrer un temps à chacun·e dont les soignant·e·s ne disposent pas.

Les voies du réformisme

En inventant le programme de l’Humanitude, Hamaguchi ébauche une critique de l’idée selon laquelle c’est le manque de moyens qui explique les négligences et violences médicales. Certes, les cadences élevées et l’épuisement du personnel peuvent mener à des soins bâclés, et à des pratiques contraignantes. Mais les violences perpétrées sont avant tout dues à la façon dont sont considérées les personnes soignées. C’est ce que s’évertue à faire comprendre Marie-Lou à son personnel lors de longs exposés prononcés en réunion. Les revalorisations salariales et les recrutements de personnels n’auront qu’un impact marginal, si ces derniers continuent de voir en les patient·e·s des sous-humains.

Ainsi, si Hamaguchi jette les bases d’un programme révolutionnaire, il ne va pas au bout d’un projet qui devrait avoir pour aboutissement l’abolition de l’institution, ici l’EHPAD. Marie-Lou finira par dire de Sophie qu’elle a «  toujours fait de son mieux  ». Dans un geste de conciliation, elle la déresponsabilise ainsi du mal qu’elle a pu commettre, et contribue au discours d’héroïsation du personnel soignant.

La directrice d’établissement incarne l’illusion d’un changement venant de l’intérieur. La logique capitaliste exigeant d’elle des «  rendements  » viendra toujours abîmer ses convictions. Et elle fera éclater au grand jour ses propres contradictions morales. Pas étonnant alors de la voir mettre en place un café associatif impliquant résident·e·s, soignant·e·s, et familles au sein de son établissement. C’est bien par le travail (non rémunéré) que les malades retrouvent leur humanité, et réintègrent, de façon artificielle, la société.

Déplacer la frontière

Hamaguchi sème cependant des indices, peut-être malgré lui, indiquant que le renversement de perspective qu’il prône, ne pourra advenir qu’en dehors de l’institution qu’il met en scène. Cette piste se joue notamment au niveau de l’amitié fortuite et soudaine que Marie-Lou tisse avec une metteuse en scène japonaise de renommée internationale, Mari (Tao Okamoto).

Après une représentation, à l’issue de laquelle Mari confie être atteinte d’un cancer en phase terminale, les deux femmes se lancent dans une longue discussion qui les mènera jusqu’au bout de la nuit. Marxisme, et contradictions internes du capitalisme sont au menu de développements arides, alternant entre français et japonais, assommant les spectateur·ice·s à coups de concepts dignes d’un cours magistral. Il n’en reste cependant pas moins quelque chose de très singulier, et d’assez fascinant, à voir Virginie Efira disserter en japonais, dans une longue balade au bord de la Seine.

C’est que, comme beaucoup d’intellectuel·le·s, Hamaguchi réserve sa radicalité au discours. S’il aborde, par exemple, les enjeux liés à l’antipsychiatrie, c’est par le biais d’une pièce de théâtre, celle de Mari. Celle-ci évoque les travaux de Basaglia, psychiatre à l’origine de l’ouverture des asiles dans les années 1970 en Italie. Il y est question d’abolir la frontière entre l’intérieur (l’institution médico-psychiatrique) et le dehors (la société). Cela pour y réintégrer le·la fou·folle.

Soudain © INEFRANCE STUDIOS – Julien Panié

Mais avec Soudain, Hamaguchi ne cherche pas à abolir cette frontière. Il la déplace. Les scènes d’ateliers thérapeutiques dans lesquels se mélangent patient·e·s et soignant·e·s ont ainsi toutes un lien avec l’extérieur. Elles se déroulent soit dans le jardin, soit dans une pièce donnant sur ledit jardin, la porte ouverte. Cet espace ouvert devient central dans Soudain, et donne l’illusion d’une ouverture de l’institution vers l’extérieur.

Utopie horizontale

Plus avant, le rôle d’intervenante auprès des résident·e·s pris par Mari peu avant sa mort s’inscrit dans cette logique. La metteuse en scène propose des ateliers de relaxation, prenant place dans le jardin, et dans lesquels les accompagnant·e·s participent aussi. À plusieurs reprises, les corps finissent par s’enchevêtrer dans un amas horizontal, où des mains viennent masser des pieds anonymes – Mari les initiant à une hybridation entre réflexologie et massage.

Le refus de la verticalité institutionnelle prôné par Marie-Lou, et par Hamaguchi, trouve là une image assez explicite. Le réalisateur rejoue ainsi ici l’idée qu’il se fait de l’utopie dans laquelle le fou·folle (ici les résident·e·s) ferait partie intégrante de la société. Mais il est clair que cette horizontalité est temporaire, et illusoire. C’est l’institution qui absorbe des pratiques pensées en-dehors d’elle. Et non la société qui absorbe les résident·e·s, pour ainsi dire.

Un film intimiste

Finalement, l’un des tours de force d’Hamaguchi réside dans sa capacité à produire un film aussi intimiste. Cela malgré sa teneur aussi théorique, et ses scènes tournées, pour la très grande majorité en extérieur. L’amitié soudaine entre Marie-Lou et Mari sonne très juste, et constitue la plus grande réussite du film. Et le cinéaste trouve là une façon plus incarnée et personnelle d’évoquer l’accompagnement vers la mort.

C’est à partir de cette amitié qu’il signe les plus belles scènes de son film. La durée de Soudain (3h15) y trouve alors une justification organique. Prendre le temps, c’est aussi permettre à la temporalité du film de rencontrer celle de la vie. Notamment lors d’une magnifique séquence de discussion entre Marie-Lou et Marie, sur une montagne de Kyoto. Le discours s’étire encore, mais cette fois-ci, il n’est plus seul. Le jour se lève, et s’impose peu à peu. Il vient éclairer les corps et les visages d’une lumière porteuse d’espoir. Hamaguchi prend son temps – et le nôtre –, pour laisser sa chance au réel. L’humanisme « hamaguchien » – si tant est qu’il existe – se niche ainsi plus dans la fugacité de cette amitié, que dans son somme toute assez timoré programme philosophique « Humanitude ».

Soudain, un film de Ryûsuke Hamaguchi. En salle le 12 août 2026.

You may also like

More in CINÉMA