CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2026 – « Mauvaise étoile » : Noir désir

© Tandem

ACID – L’Acid ouvre son édition cannoise 2026 avec Mauvaise étoile, un premier long métrage capturant avec une précision saisissante les rouages d’une relation aussi banale que violente.

Vingt-quatre heures. Voilà la fenêtre temporelle ouverte par Lola Cambourieu et Yann Berlier avec Mauvaise étoile. Les deux réalisateur·ice·s plongent leur caméra au cœur d’une famille composée de deux adultes, Kiki et Alex, et d’une enfant. Optant pour une durée filmique assez longue (125 minutes), iels laissent le temps à cette temporalité fictive resserrée de laisser surgir sa vérité. Le réalisme des cinéastes opère ici comme un outil puissant, qui vient révéler une réalité complexe, et ô combien terrifiante  : celle d’un homme qui exerce un contrôle sur une femme.

Vous allez enfin regarder

Mauvaise étoile débute à hauteur d’enfant, dans une séquence qui marque surtout par son humour. Une petite fille chambre son grand-père – «  le droitard  » – à coup de réparties bien senties. Si l’on perçoit d’emblée qu’une forme de gravité plane dans l’air, le film laisse d’abord respirer ses personnages – et ses spectatateur·ice·s. Les plans sont assez larges et la famille existe de façon élargie.

La petite fille est pleine de malice, et ce qui se joue dans ces premières minutes pour le·la spectateur·ice c’est la prise de conscience de l’acuité de sa vision, au sens propre comme figuré. Du haut de ses huit ans, elle comprend très bien qui occupe quelle place au sein de la cellule familiale.

À mesure que les heures de la journée passent, Mauvaise étoile resserre son cadre autour de Kiki, Alex, et de leur fille, devient ainsi de plus en plus étouffant, et finit par plonger dans l’irrespirable la nuit venue. Délaissant le regard de la petite par obligation – elle est couchée –  pour accompagner celui de la mère, Lola Cambourieu et Yann Berlier laissent leurs spectateur·ice·s saisir l’invitation à regarder lancée par ce petit témoin.

Enfance et domination

Si le point de vue change, le ton, lui, reste étrangement le même. Alex et Kiki échangent dans un registre que d’aucuns qualifieraient d’enfantin. Le mystère se dissipe pourtant bien vite. C’est que, si la mère n’est pas enfant, Alex s’emploie à la renvoyer à cet état infantile, en employant un arsenal d’actes qui lui confèrent un contrôle sur elle. Lors d’une séquence pivot qui frôle l’absurde, l’homme l’humilie – elle doit faire plusieurs allers-retours au stand de poulet frit sans raison légitime –, il la surveille – depuis la voiture –, et l’isole – il ne l’inclue pas dans la discussion avec le tenancier du stand.  

En fait, Alex prend soin de juger toute émotion partagée par Kiki comme toujours en trop. De l’enthousiasme, à la colère en passant par le désespoir, chaque note émotionnelle non contenue, provoque l’ire de celui qui reproche à sa compagne son instabilité. Or, à qui reproche-t-on leur manque de rationalité, et leur incapacité dite pathologique à contenir leurs émotions ? Aux enfants, et, plus généralement, à celleux que l’on appelle les fous·folles. Dans les deux cas, c’est, en partie, cette raison – le fait qu’iels soient toujours au bord de la crise de colère, ou de « nerfs » – qui justifie l’exercice d’un contrôle coercitif sur leur personne, et donc la restriction de leur liberté.

C’est avec cette grille de lecture qu’avance Mauvaise étoile. Alex n’est pas victime de sautes d’humeur, au contraire. Chacun de ses actes de violence est une réaction à une manifestation de la liberté de Kiki. Il ne change pas d’humeur sans raison, et, il est en fait tristement prévisible.

Mauvaise étoile © Tandem

Plaisir, désir

Le film ne dresse ainsi pas le portrait psychologique d’un individu malade (Alex). Il expose les rouages d’une logique implacable  : celle de la domination d’un homme sur une femme. Si celle-ci a pris, et continue des prendre des formes diverses, notamment selon la classe sociale considérée, ou l’institution dans laquelle ladite domination s’inscrit, il n’en reste pas moins qu’un invariant demeure  : l’usage de la violence. Qu’elle soit physique ou symbolique, la violence est, à ce titre, toujours un outil, jamais une fin. C’est vrai  : à quoi bon frapper, si ce n’est pour humilier, rabaisser, et ainsi mieux contrôler  ?

En faisant le choix audacieux de prendre le temps d’accompagner Kiki le temps d’une unique nuit, et ce pendant plus de deux heures de métrage, Mauvaise étoile rend ainsi très clair une chose que les nostalgiques du «  crime passionnel  » s’efforcent de faire oublier  : domination et contrôle ne se fondent ni sur le désir, ni sur le plaisir.

Une séquence rend ce postulat terriblement tangible. La nuit venue, et la petite couchée, Kiki veut «  faire plaisir  » à Alex. Sa tête s’approche de l’entrejambe de son compagnon, et après un premier rejet, les deux se retrouvent dans la chambre. Alex réclame que la lumière soit allumée – il veut tout voir. Mais surtout, que Kiki le regarde. Et pourtant, face au miroir, elle ferme les yeux, et se replie sur son imaginaire – dernier bastion de l’exercice d’une liberté autrement bafouée.

Comme à une enfant

«  Regarde-moi quand je te parle  », cette injonction n’est-elle pas la phrase préférée de parents en quête d’autorité sur des enfants jugés turbulents  ? Elle est aussi souvent une demande liminaire, un prérequis nécessaire à un interrogatoire souvent impitoyable, et qui exige une marque concrète de soumission. C’est exactement ce schéma que mettent en scène Lola Cambourieu et Yann Berlier dans une des séquences les plus marquantes du film.

Une longue et très dure scène d’interrogatoire suit le moment où Alex découvre cette faille dans son système de contrôle. Car les images qui y naissent sont autant d’affronts faits à son autorité. Il s’arrête et commence à marteler  : «  À quoi tu penses quand on fait l’amour  ?  ». Kiki hésite, admet, oui elle trouve l’un de ses amis, Achille, mignon, mais elle refuse de le décrire. Alors Alex s’entête  : «  C’est à lui que tu penses quand on fait l’amour  ? Et à quoi ressemble Achille quand il est tout nu  ?  ». C’est long, répétitif, et difficilement soutenable.

Histoire de la violence

Lorsque la violence symbolique de l’humiliation cesse de faire effet, Alex recourt à sa forme physique. Il contraint son corps, l’immobilise et lui fait mal, dans le but d’extraire l’ultime image, et de coloniser l’unique espace d’intimité et de liberté qui reste à Kiki. Le contrôle s’opère aussi bien dans la chair que dans l’imaginaire.

Désir et plaisir n’ont ainsi pas droit de cité au pays des dominé·e·s. Et la sexualité de devenir un terrain de choix pour exercer un contrôle effectif sur toutes les formes que la liberté peut prendre, jusqu’aux derniers recoins de l’intimité.

Lorsque le jour revient, Kiki aura pu trouver quelques soutiens auprès de ses ami·e·s et de sa famille. Mais le récit qu’elle s’est construit pour supporter l’insupportable reste trop solide, et, on le comprend, il faudra du temps pour le détricoter. Souhaitons que des films comme Mauvaise étoile puisse contribuer à ce travail aussi ingrat qu’important.

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