EN COMPÉTITION – Avec L’Inconnue, Arthur Harari transforme le body-swap en véritable cauchemar existentiel. Commence alors une quête angoissante : comment continuer à vivre lorsque son propre corps devient celui d’un·e inconnu·e ?
C’est toujours dans le contexte d’une soirée que cette transformation se produit. David Zimmerman (Niels Schneider), plongé dans une fête insensée, repère Eva (Léa Seydoux) dans la foule. Elle le regarde. Sans un mot, iels s’isolent dans une pièce. Leur relation sexuelle devient rapidement dérangeante, presque terrifiante. Puis, tous·tes deux s’évanouissent. Le lendemain, David se réveille dans le corps de cette jeune femme. Mais qui est réellement Eva ? Et surtout, comment retrouver son propre corps ?
Le co-scénariste d’Anatomie d’une chute joue avec les codes du body-swap, habituellement associés à la comédie, pour les inscrire dans un registre profondément réaliste et inquiétant. Arthur Harari interroge alors directement la question de l’identité : pourquoi habiter ce corps plutôt qu’un autre ? Une interrogation relativement commune, qui traverse tout le film. Mais le réalisateur se range du côté de celleux pour qui cette question n’a rien d’évident, et part d’un sentiment d’injustice qui vire progressivement à l’angoisse. De là, un vertige effroyable si acceptation il y a : comment composer avec ce corps qui nous semble si étranger ?

Des corps déformés
Le film s’ouvre sur un Niels Schneider presque méconnaissable. L’acteur a subi une transformation physique impressionnante qui rend cette perte d’identité particulièrement crédible. Son corps amaigri, ses cheveux noirs ou encore sa manière lente de se déplacer participent à cette étrangeté. Niels Schneider semble réellement devenu quelqu’un d’autre. La réalité finit alors par contaminer la fiction et trouble les certitudes des personnages autant que celles du·de la spectateur·ice.
Une fois dans le corps d’Eva, David doit appréhender ce sentiment d’étrangeté propre à celui qui ne s’appartient plus totalement. Face à un miroir, il inspecte ce nouveau corps avec inquiétude. Dans son regard se mêlent la peur et une forme de dégoût. Filmé à travers un double regard masculin — celui de David et celui du réalisateur — le corps de Léa Seydoux se retrouve morcelé, observé dans ses détails, comme un nouvel espace à habiter. Difficile alors de trancher : ce malaise provient-il du trouble causé par le body-swap ou du regard profondément masculin posé sur ce corps ? Pour incarner ce personnage, Léa Seydoux courbe le dos et reprend progressivement la démarche de David, comme habitée par une autre présence.
L’Inconnue est un film en mouvement constant. D’un corps à l’autre, mais aussi d’un espace à l’autre, les personnages y sont sans cesse contraint·e·s. Chacun·e doit apprendre à habiter la vie de l’autre sans éveiller les soupçons de leurs familles respectives. Arthur Harari filme ainsi des personnages condamné·e·s à rejouer des existences qui ne leur appartiennent plus tout à fait. Le personnage qui souffre le plus de cette transformation est sans doute celui interprété par Lilith Grasmug, une jeune femme de vingt ans prisonnière du corps de David. D’abord proactive pour rétablir la situation, elle finit peu à peu étouffée par l’éloignement de ses proches et de sa vie d’avant.
Le vertige de l’identité
D’une violence silencieuse, les scènes de sexe sont particulièrement troublantes. Elles surgissent brutalement au milieu de soirées étranges où tout semble se jouer en un regard, comme si les personnages se retrouvaient peu à peu ensorcelé·e·s avant le basculement de leurs corps. Au milieu du film, le·a spectateur·ice apprend que David avait déjà rencontré Eva lors d’un mariage et l’avait photographiée à son insu. Le doute s’installe alors : et si David avait lui-même provoqué ce body-swap par son regard obsessionnel sur les autres corps ? Un zoom particulièrement marquant s’effectue d’ailleurs sur une photographie d’Eva. Le plan s’étire jusqu’à devenir inconfortable. Une forme d’obsession semble alors flotter sur ce troisième long métrage d’Arthur Harari.
Le réalisateur filme l’adaptation de ses personnages à un nouveau corps, à un nouveau genre, ou encore à des sensations devenues étrangères. Le film ne s’attarde ainsi pas tant sur la composante existentielle, et quasi métaphysique, de l’identité. Il plonge dans sa matière pour transmettre à la spectateur·ice une profonde perte de repères qui engage une réflexion pratique. Comment composer à partir de ce qui m’est donné et qui m’est pourtant profondément étranger ?
Pour prolonger ce sentiment de malaise, Arthur Harari privilégie des couleurs froides et installe une partie du récit au bord de la Loire sauvage. La circulation de l’eau, tout comme les déplacements du corps de David dans ce paysage, prolongent alors cette idée constante de transfert et de mutation en jeu dans une conception dynamique de l’identité.
Arthur Harari joue ici avec plusieurs genres, du drame au fantastique en passant par le thriller. L’Inconnue devient alors un véritable film à suspense, où la paranoïa semble coller à la peau des personnages. Le·a spectateur·ice peut parfois se sentir perdu·e : qui est réellement qui ? Jusqu’au bout, le doute persiste. Que devient l’enfant d’Eva ? Est-ce réellement Eva qui demeure dans ce corps ? Et qu’est devenu celui du personnage interprété par Lilith Grasmug ? Ces questions restent en suspens jusqu’à la fin. Un trouble qui finit alors par contaminer le regard de la spectateur·ice, rendant L’Inconnue encore plus fascinant.
L’Inconnue d’Arthur Harari. Le 26 août 2026 en salles.








