QUINZAINE DES CINÉASTES – Nouvelle adaptation cinématographique du roman éponyme d’Octave Mirbeau (1900), Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude est une satire délicieuse d’une bourgeoisie culturelle pleine de suffisance et d’hypocrisie.
Gianina (Ana Dumitrașcu), immigrée roumaine, travaille pour les Donnadieu, une famille bourgeoise bordelaise dont les parents sont interprétés par une Mélanie Thierry et un Vincent Macaigne superbes de bouffonnerie. Alors qu’elle a dû laisser sa fille de huit ans au pays, Gianina se trouve obligée de s’occuper de leur fils, un « sac à merde pourri gâté » selon ses mots, prononcés en roumain. De façon peut-être plus lisible et accessible que dans ses films précédents, l’on retrouve dans Le Journal d’une femme de chambre la conscience de classes de Radu Jude, son regard plus que critique envers son pays natal, et un sens de l’humour corrosif. À travers une mise en scène méchamment drôle, et tristement ironique, le réalisateur tend un miroir à ses spectateur·ice·s, qui en prennent pour leur grade.
De l’ironie au cynisme
L’on pourrait considérer Radu Jude comme un artisan, si l’on prend le mot dans son acception figurée. Le cinéaste sait agencer les mots et les idées habilement, cela grâce à un outil fondateur en matière de cinéma : le montage.
Avec Le Journal d’une femme de chambre, Radu Jude opte pour un chapitrage calendaire. Le film s’étend ainsi de début octobre à fin décembre 2025. Si le développement est bien chronologique, cette structure permet au réalisateur de faire éclater la linéarité temporelle et narrative. Le procédé, simple d’apparence, permet de nombreuses associations d’images et d’idées qui donnent lieu à une ironie piquante.
Lors d’un dîner mondain organisé par les Donnadieu, les esprits s’échauffent à mesure que les verres de vin se vident. Au menu : petite leçon de morale sur la marche à suivre pour les Ukrainien·ne·s suite à l’invasion russe. Engoncés dans leurs certitudes, les hommes échangent des monologues que l’on devine réchauffés des dîners passés.
De cette hypocrisie vulgaire nait un malaise. Le grand écart moral est vertigineux lorsque les fiers représentants de cette bourgeoisie culturelle se gavent d’une nourriture préparée par leur domestique roumaine, tout en regardant avec une distance complaisante des vidéos de soldats au front. L’ironie vire au cynisme lorsque le·la spectateur·ice prend conscience que les soldats qu’iel voit tomber, sont morts pour de vrai.

De la barbarie
C’est que là-bas, à l’Est, il se passe des choses « barbares » – dixit les Donnadieu – que celleux pour qui les « gauchistes sont des poutinistes » masquent par des mots vides de substance politique. Une indécence qui atteint son paroxysme lorsque Pierre Donnadieu convoque Jeannine – prénom francisé de Gianina – pour qu’elle s’exprime sur la politique menée par son pays. Ce dernier s’adresse à elle avec la fausse bienveillance dont font preuve les riches à l’égard des pauvres, et de celleux qu’iels exploitent. Que pense-t-elle de Ceaușescu ? Du mal bien sûr ! Non, elle le regrette, comme bon nombre de ses compatriotes. Et Monsieur Donnadieu de balayer d’un revers de main les remarques de sa bonne qui ne lui siéent pas.
Prise dans ce cirque ridicule, Gianina s’efforce de toujours trouver la bonne distance. Cela se joue notamment dans sa maitrise de sa langue maternelle, et du français. Si elle se garde bien de toute remarque désobligeante en français, Radu Jude fait durer les séquences pour lui laisser le temps de s’exprimer en roumain, le plus souvent à base d’insultes, ses patrons partis.
Gianina n’est pas dupe ; la gentillesse de Madame Donnadieu inscrite dans leurs relations quotidiennes crée un lien de dépendance supplémentaire à celui induit par la relation financière. Ses patrons la traitent bien… en comparaison des précédents qui la battaient. Vous parlez de standards.
Alors quand iels lui demandent de repousser sa date de départ en Roumanie, qu’elle attend depuis des semaines pour enfin revoir sa fille, cela pour s’occuper de la grand-mère Donnadieu alitée, elle ne peut refuser. Ce n’est pas l’argent qui est en jeu ici – bien que l’enveloppe supplémentaire soit intéressante –, c’est le lien émotionnel factice qui la soumet. Quelle ingrate ferait Gianina face à la détresse – aussi ridicule et artificielle soit elle – de ses si bons patrons, si elle leur refusait cette petite faveur !
Dire pour ne pas mourir
Il faut le dire, Le Journal d’une femme de chambre ne serait pas aussi réussi sans la performance remarquable d’Ana Dumitrașcu. L’actrice impressionne tant par la palette émotionnelle qu’elle déploie, que par son aptitude à glisser d’un médium à l’autre. Elle navigue en effet avec une aisance déconcertante entre une inquiétude matinée d’amour envers sa fille restée au pays, et une obéissance sous laquelle bouillonne une indocilité contenue. Elle sublime aussi le procédé narratif de Radu Jude qui hybride les genres en insérant des passages d’une mise en scène du roman de Mirbeau au théâtre. Au cours des répétitions, Ana Dumitrașcu, alias Gianina, interprète le rôle-titre, et propose une variation sur le thème de la servitude.
Ce passage par le théâtre permet au cinéaste de radicaliser son geste, et fait tendre Le Journal d’une femme de chambre vers un ton grand-guignolesque. Ces séquences sont de véritables captations aussi cruelles que drôles, et confirment le savoir-faire de Radu Jude en matière de narration. Un savoir-faire qu’il transmet à sa protagoniste, qui s’en sert pour bercer l’enfant Donnadieu avant de dormir. Mais un conte roumain bouleverse le petit ; le personnage principal meurt, et voilà qu’il prend conscience, pour la première fois, que la mort l’attend, lui aussi.
Par ce rappel brutal à la réalité, Gianina fait éclater, temporairement, la bulle dorée de la famille Donnadieu. Et les parents somment leur bonne de ne plus raconter de conte au petit. Fin de l’histoire ? Gageons que Radu Jude saura encore nous en raconter de nombreuses, et ce pour notre plus grand plaisir !
Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude. En salles prochainement.








