CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2026 – « Le Corset » : Tenir droit

Le Corset © Eddy Cinema, Beside Productions, Regular Production, France 3 Cinema, Auvergne Rhône-Alpes Cinema, RTBF
Le Corset © Eddy Cinema, Beside Productions, Regular Production, France 3 Cinema, Auvergne Rhône-Alpes Cinema, RTBF

UN CERTAIN REGARD – Le réalisateur Louis Clichy présente à Cannes Le Corset. Un film d’animation profondément sensible, racontant la construction d’un fils d’agriculteur, Christophe, dans les années 80, contraint de porter un corset.

Christophe, 11 ans, grandit dans une famille d’agriculteurs, dans une ferme au cœur de la Beauce. Son père a hérité des terres du sien et souhaite transmettre cet héritage à ses fils. Mais comment travailler la terre lorsque le corps refuse de tenir droit ? Christophe penche partout. Il penche pour la photo de classe, il penche en conduisant le tracteur, il penche à l’église. La solution : porter un corset en fer, toute la journée, toutes les nuits, pendant 2 ans. Christophe le vit comme une prison, coupé du travail des terres et de la fierté de son père, moqué par ses camarades de classe. Sa différence traverse chaque espace du quotidien.

Le film d’animation écrit par Louis Clichy et Franck Salomé est dessiné à l’aquarelle, donnant aux paysages agricoles une douceur presque irréelle. Les champs de blé à perte de vue contrastent avec la violence silencieuse que traverse Christophe. Le réalisateur parle ainsi d’un monde rural où les corps s’usent autant que les terres. Plusieurs thématiques traversent le film : le handicap, la relation père-fils, mais aussi la précarité d’un milieu agricole écrasant physiquement et mentalement celles et ceux qui y travaillent.

Dans les yeux du père 

Le réalisateur interroge par le biais de son film la relation fils-père dans un milieu traditionnel : le milieu agricole des années 1980. Le métier se transmet de père en fils sans remise en question. Très rapidement, le regard du père porté sur Christophe s’impose, et devient central dans cette histoire. Sa grille de lecture pour évaluer les autres, c’est la performance, en lien avec la force physique, devenue une condition pour être aimé. Christophe est incapable de travailler les terres à cause de ses problèmes de dos, alors que son grand frère, lui, gère.

Le film garde un ton juste du début à la fin. Il décrit un père dur, froid, incapable de dévoiler ses sentiments. Parce qu’avoir des sentiments revient ici à être faible. Le corset devient ainsi une véritable métaphore du silence familial. Christophe somatise, car la parole est interdite chez lui et, chaque fois qu’il est triste ou énervé, il penche. C’est son corps qui en pâtit.

Christophe, en colère contre le monde entier, ne voit alors plus que de la déception dans les yeux de son père. Il ne comprend pas encore que cette violence vient aussi de l’épuisement économique qui traverse sa famille. C’est finalement Michel, l’organiste de l’église, qui va prendre une place presque paternelle dans sa vie. Le personnage principal se sent enfin regardé et écouté.

Le Corset © Eddy Cinema, Beside Productions, Regular Production, France 3 Cinema, Auvergne Rhône-Alpes Cinema, RTBF

Le pouvoir de la différence 

Le scénario est extrêmement bien écrit et le·la spectateur·ice est traversé·e par de vastes émotions. Au tout début du film, ce corset apparait comme une prison, obligeant Christophe à se tenir droit comme un piquet, l’interdisant de se mouvoir comme les autres. Il enchaîne alors gaffe sur gaffe. Louis Clichy évoque là les difficultés liées au handicap dans les années 80. Rien n’est pensé pour faciliter la vie du personnage. Une seule solution concrète : à table, son assiette est posée sur un tas de livres pour être à sa hauteur – Christophe étant incapable de baisser la tête.

Au fur et à mesure, Louis Clichy décide de dessiner la maladie sans pathos. Le corset devient une armure métallique donnant un super-pouvoir à Christophe. De fait, grâce à son retrait du monde extérieur, il peut s’intéresser à autre chose que les tracteurs et la moisson. Il découvre notamment la musique. Et pas n’importe laquelle ! Il apprend à jouer de l’orgue dans une église. Doué de ses mains et de ses pieds, il prend tout de suite le pli. Puis, comme le dit sa nouvelle amie Clara : « Tout ce qui est différent, ça fait peur ». Cette rencontre sera déterminante puisque Clara incarne une liberté et une rébellion qui faisaient défaut au jeune protagoniste. La jeune fille lui permet aussi d’entrevoir la possibilité de choisir un autre destin que celui qui semble déjà tracé.

À mesure que le film avance, les touches fantastiques se font de moins en moins rares et s’y invitent pleinement. Une question s’impose alors : ce fantastique existe-t-il uniquement dans la tête de Christophe, ou contamine-t-il réellement le monde autour de lui ? Quoi qu’il en soit, le résultat reste le même : Christophe parvient à tout faire voler autour de lui lorsqu’il laisse exploser sa créativité.

Une œuvre juste

Louis Clichy décide de raconter la réalité économique du monde agricole : l’endettement, les magouilles des coopératives agricoles, la fatigue des corps des paysans. Comment s’en sortir en tant que petite ferme locale face aux grands groupes industriels ? Cette mutation du monde agricole traverse discrètement tout le film. Mais le réalisateur prend aussi soin de glisser une touche de magie dans Le Corset. Il fait varier les genres pour que la beauté ne soit jamais remplacée par la tristesse. Les couleurs des paysages et les scènes fantastiques empêchent alors le film de verser dans un pathos trop lourd.

La justesse du Corset se confirme aussi dans le choix de Louis Clichy de privilégier un casting sauvage pour une partie des interprètes. Aux côtés d’Alexandre Astier, Brune Moulin ou encore Jean-Pascal Zadi, des habitant·e·s de la région jouent également. La maladresse, parfois perceptible dans leurs voix, renforce la sincérité du récit et confère au film une touche presque documentaire.

La transmission et les liens familiaux ne sont jamais laissés de côté, et la solidarité traverse tout le film. Christophe, du haut de ses 13 ans, décide même d’aller voler des tickets de loto dans un PMU, pensant pouvoir rembourser les dettes de son père. Le cadre reste constamment assorti aux émotions du personnage. Ce jour-là, par exemple, il part en vélo sous la pluie, glissant par terre puis se relevant, avec une seule idée en tête : sauver sa famille.

Le Corset est un œuvre est profondément personnelle, puisque Louis Clichy s’est inspiré de son enfance et de sa relation avec son père pour l’écrire. Il raconte ici la quête identitaire d’un adolescent dont le cadre de vie est en pleine mutation. La justesse du scénario rend le film particulièrement bouleversant. Le Corset rappelle ainsi que le cinéma d’animation a toute sa place au Festival de Cannes.

Le Corset, réalisé par Louis Clichy. En salles le 14 octobre 2026.

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