CINÉMAFestival de Cannes

CANNES 2026 – « La Gradiva » : Spleen le jeune

La Gradiva © Tandem

SEMAINE DE LA CRITIQUE – Une classe de lycéen·ne·s part une semaine à Naples. La Gradiva conte leurs histoires, et sonde leurs âmes.

C’est l’été, ou bien quelque chose qui s’en approche. C’est l’effet Naples  : grand bleu et soleil écrasant sont au menu d’un film pourtant difficilement qualifiable de solaire. Avec La Gradiva, son premier long métrage, Marine Atlan embarque une classe de lycén·ne·s dans une aventure aux accents mythologiques.

S’il n’est pas solaire, c’est que le film est couvert d’une pellicule sombre, comparable à celle laissée par les cendres du Vésuve lors de son éruption en 79 après Jésus-Christ. Cet événement, clé pour La Gradiva, revêt une portée ambivalente. Si l’éruption est d’abord un fait historique majeur, à l’origine des moulages des corps des victimes du village de Pompéi, encore visibles aujourd’hui, il existe aussi comme fait poétique sous la plume de Pline le Jeune. Ce dernier, sommé par Tacite, fit le récit de la mort de son oncle, Pline l’Ancien, et de l’éruption du Vésuve, dans deux lettres depuis passées à la postérité.

Ce que l’on se raconte

Cette ambivalence constitue le cœur battant de La Gradiva, mais à l’envers. Alors que Toni, James, Suzanne, et Marianne Mercier, professeure de lettres classiques, font à tour de rôles montre d’une certaine maitrise de l’art de la narration, iels vont progressivement sortir du cadre figé du récit oral ou littéraire, pour opérer une mise en mouvement des mots à travers les corps et leurs inclinations.

Au commencement : un voyage en train menant une classe de lycéen·ne·s à Naples. Dans l’obscurité d’une couchette, James fait l’amour avec une fille de sa classe. En son absence, Toni, son meilleur ami, fait le récit de sa famille. Photo à l’appui, il narre, à qui veut bien l’entendre, que sa grand-mère se serait enfuie d’Italie après un tremblement de terre ayant détruit la villa dans laquelle elle vivait. Voici le grand récit. Celui des origines, celui qu’on lui a transmis, mais aussi celui qu’il s’est construit, et qu’à son tour il propage. Ce sont des histoires que l’on se raconte, que le sujet (on) renvoie à un individu, ou à un imaginaire collectif.

Mais après quelques hésitations, Toni se trouve invité à mieux faire  : «  Raconte mieux  !  » lui lance-t-on. Voilà qu’il faut y mettre la manière. Faire tenir ensemble personnages et intrigues ne suffit pas, il faut, en quelque sorte, rendre vivant ce qui est mort, ou à tout le moins, figé par la parole. C’est l’appel du mouvement.

La Gradiva © Tandem

Raconter-voir

Un appel auquel répond un très beau personnage qui se dévoile au fil de La Gradiva : celui de Marianne Mercier, professeure de lettres classiques. Sur un site volcanique – du Vésuve sûrement -, face à un public assis de façon circulaire, elle fissure la posture figée de sa fonction, pour s’inscrire pleinement dans celle, mouvante, des conteur·euse·s orales.

Passionnée, ou peut-être simplement habituée de ces séjours scolaires – le doute subsiste –, elle reprend à son compte les écrits de Pline le Jeune dans une séquence proprement hypnotique. Incarnée par une Antonia Buresi formidable de vitalité, elle active tout le haut de son corps – des bras au regard –, pour modeler et animer un récit jusqu’ici endormi.

À partir de cette première mise en mouvement, La Gradiva glisse vers autre chose. C’est qu’à force de travailler le récit au corps, il laisse émerger autre chose que son sens littéral. Il transpire la sueur du conteur. Et voilà qu’un tourbillon d’émotions et de désir se propage doucement au sein du film.

Comme Marianne Mercier le suggère en citant Paul Claudel, lors d’une autre séquence fascinante, il faut «  perdre connaissance  », pour se rapprocher de ce qui traverse celleux qui regardent. Il est cette fois-ci question de décrire une œuvre peinte, et de la rendre présente par la parole. Alors, les vannes s’ouvrent. Suzanne, étudiante isolée et moquée par le reste de la classe, fait montre d’agacement, tout comme la professeure qui s’emporte et insulte Toni. «  Vous êtes bête  », lui lance-t-elle. Et la frontière entre ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas dire, entre le dedans et le dehors, d’être définitivement brouillée.

Seul, seule, seul·e·s

Ce glissement vient aussi révéler la grande solitude des personnages. Si James est le meilleur ami de Toni, il est aussi celui sur lequel le désir des autres vient buter. Le beau gosse à la nonchalance non feinte, agit comme un révélateur. Son charme séduit autant qu’il ne divise. C’est lui qui vient provoquer Suzanne et gratter ce qui, d’habitude, est si contenu chez elle. La voilà qui, de colère, balance de la peinture rouge sur sa belle veste. Le vestiaire s’en trouve maculé, comme si la jeune femme avait fini par, enfin, ouvrir ses tripes.

Restée pour nettoyer la salle avec James, la professeure se trouve aussi prise dans ce tourbillon qui vire au drame. Contrainte de traverser Naples à pied avec lui pour rejoindre l’auberge de jeunesse, elle devient alors littéralement «  la gradiva  », ou «  celle qui marche  » en latin. Le mouvement initié quelques jours plus tôt atteint ici son acmé. De cette traversée, peu de mots. Mais ce sont d’autres enjeux, plus souterrains, qui viennent travailler les personnages, et animer l’image.

Tout est sale

De tous·tes, c’est Toni, pourtant son ami, qui viendra condamner James : « De toute façon, tu n’aimes personne  ». Terrible sentence, dont le statut demeure flou. Toni se serait-il trompé ?

Quoi qu’il en soit, au retour d’une excursion, ce dernier reconnait, au bord de la route, la villa de la photo qu’il exhibait fièrement dans le train. Lors d’une escapade improvisée avec Suzanne pour se rendre sur place, le jeune homme doit se rendre à l’évidence et accepter une relecture de l’histoire proposée en ouverture. Et La Gradiva de suggérer quelque chose que les personnages, elleux, vivront dans leur chair  : que c’est moche, quand la vérité vient salir ce qui était, jusque-là, une belle histoire.

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